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Duras

Quelque chose de rouge dans la nuit | Clément Willer

Quelque chose de rouge peut se mettre à miroiter dans la nuit, pour qui se vouerait au mystère de ces occupations sans finalités ailleurs qu’en elles-mêmes, dont on ne peut faire ni des marchandises ni des théories : errer, parler, aimer, écouter, regarder. Autrement dit, si l’on veut suspendre le cours désastreux de l’histoire contemporaine, si l’on veut préparer les conditions d’une vie non capitaliste, d’une vie communiste, il convient en premier lieu de rompre avec les logiques productivistes et positivistes qui ont contaminé toutes nos manières ordinaires d’agir et de penser. C’est ce que suggère une lecture attentive d’un versant peu exploré de l’œuvre de Marguerite Duras, où se manifeste sa passion fervente et durable pour le communisme. En 1944, elle adhéra au Parti communiste français, dans l’euphorie des premiers signes de la libération, suivie par ses amis Robert Antelme et Dionys Mascolo. « On est devenus fous de communisme », dira-t-elle plus tard en se remémorant cette époque. Si elle en fut exclue assez rapidement pour dissidence, elle ne cessa jamais cependant de se dire communiste. Même après la chute de l’Union soviétique, elle déclarait encore, de manière énigmatique : « Je voudrais me réinscrire au P. C. » En même temps, sa conception du communisme n’a jamais eu grand-chose à voir avec le communisme étatique russe. Elle rêvait d’un communisme qu’il faudrait « essayer de ne pas construire », un communisme dont la venue demande de brouiller le rapport entre ratage et réussite. Quelque chose de rouge dans la nuit propose de lire ce rêve d’un communisme sauvage dans la lignée du romantisme révolutionnaire, de ce mouvement qui à contre-courant de la modernité cherche à expérimenter ici et maintenant des fragments d’utopie postcapitalistes, en retraçant ses affinités avec d’autres marxistes hétérodoxes dont Duras a croisé le chemin d’une manière ou d’une autre, comme Georges Bataille ou Maurice Blanchot, Rosa Luxemburg ou Walter Benjamin.

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Deuxième séance du webinaire international Maurice Blanchot / 5 juin 2024

Cette séance sera consacrée aux travaux actuels de deux doctorants et d’un récent docteur. Chaque intervenant proposera une communication de 20 minutes, suivie d’un temps de débat.

Lien Zoom:

https://u-picardie-fr.zoom.us/j/92236169155?pwd=QWRBbVdDN0l1dld4SWVNYUdXYUJwQT09

Alex Obrigewitsch, doctorant, Université de Sussex (Royaume-Uni)

« Pas de la Lettre : Entre Autobiographie et Allothanatographie, Derrida et Blanchot »

Depuis sa première parution, Demeure de Derrida s’est imposée comme la lecture de L’Instant de ma mort de Blanchot qui fait autorité (les deux textes allant jusqu’à partager la couverture du même livre dans leur édition anglaise). Mais par quelle autorité le texte de Derrida revendique-t-il une place aussi centrale ? Par quoi s’impose-t-il et demeure-t-il ? Pas plus qu’une lettre. Cette présentation propose une contre-lecture à l’autorité de la lecture de Derrida à la lettre, en demeurant dans l’esprit errant et itinérant de la pensée de Blanchot et suivant l’exigence de l’écriture. Contestant l’attestation par Derrida du caractère autobiographique du récit de Blanchot, cette communication insiste sur le caractère nécessairement allothanatographique de L’Instant de ma mort : son écriture, comme toute écriture, reste celui d’une autre mort, de la mort d’un autre. Reprenant la lecture du texte de Blanchot derrière Derrida, cette présentation s’oriente vers la lecture du récit avant la lettre, c’est-à-dire de ce qui demeure de son écriture, attestant de l’impossibilité de dire.

Salatyiel Zue Aba’a, doctorant, Université de Picardie – Jules Verne (France)

Blanchot, Levinas, Derrida : une notion de « justice indécidable »

Pendant longtemps, Emmanuel Levinas est resté l’un des interlocuteurs privilégiés de Maurice Blanchot. Ensemble, ils ont centré leur réflexion politique sur la question du langage. Séparément, mais toujours en écho, ils ont établi des notions telles que « le neutre » et l’ « Il y a », des essais comme L’Entretien infini et Totalité et infini, avec le but de redonner un sens à un monde marqué par la terreur. À partir de 1963, les commentaires de Derrida ont donné un nouveau relief à ces rapports, en les orientant, entre autres, vers une notion de « justice indécidable ». Cette communication intervient dans le contexte d’une thèse de doctorat qui tente de penser l’exercice de la loi en lien à une pensée littéraire et philosophique et de justifier, à travers la responsabilité envers autrui, l’éthique du pouvoir qui émerge dans le langage.

Clément Willer, docteur, Université du Québec à Montréal et Université de Strasbourg

Le surgissement d’une « catastrophe » incontrôlable : une lecture des Impudents de Marguerite Duras (1943) à partir de la critique de Maurice Blanchot dans Le Journal des Débats.

La recension que livre Maurice Blanchot dans le Journal des Débats, en 1943, du premier roman de Marguerite Duras, Les Impudents, est une des premières traces de leur amitié. Les Impudents est l’histoire de Maud Taneran, jeune fille repliée dans une solitude sauvage, cherchant à échapper à un certain nombre de logiques familiales et sociales suffocantes. Sa mère la décrit comme une « catastrophe » énigmatique, incontrôlable. Revenant à la lecture de Maurice Blanchot qui en souligne la critique des aspects les plus « lugubres » de la société moderne, puisant aussi dans La Mort de la nature de l’historienne écoféministe Carolyn Merchant, il s’agira de déplier les significations anti-autoritaires et anti-patriarcales de ce premier roman. Il semble qu’on trouve en effet dans Les Impudents des prémisses de ce que Marguerite Duras nommera « refus sauvage » en 1968, expression associant une dimension que l’on peut qualifier de blanchotienne, celle du refus, et une dimension que l’on peut qualifier d’écoféministe, celle du sauvage.