Ce que j’ai vu, entendu, appris…. C’est le titre du livre de Giorgio Agamben qui vient de paraître en France. À un moment donné, à la fin, au beau milieu de sa vie, de son parcours, il est bon, il est beau de dire ce que tu as vu, ce que tu as entendu, ce que tu as appris.
Cerisy-la-Salle, juillet 2007. Je parlais de la littérature, en insistant sur la censure, sur un ministère qui est en charge de ça, un ministère qui veille sur la langue, sur les mots. Guidance. On guide vers. On dirige. Il y a des interdits, des interdictions. Il ne faut pas dire, il faut dire. Ce sont des obstacles, des détours. C’est la censure visible. Limpide. Tout le monde le sait, plus ou moins. On tue une littérature. En 2007, on pensait qu’il s’agissait d’une spécificité géographique, propre à une partie du monde. Le temps passant, on voit que la langue est toujours malmenée, attaquée, obligée, étourdie. C’est propre au pouvoir et à sa mainmise sur la langue.
Mais il faut aussi parler de cette censure invisible, plus insidieuse, qui opère dans les profondeurs mêmes de la langue. Elle altère sa structure, affectant « lalangue », au sens lacanien, jusqu’à la rendre méconnaissable : une langue traumatisée, fracturée, qui touche à la fois les lettres et les êtres. L’inconscient est structuré comme un langage, dit-on. Mais que se passe-t-il lorsqu’une langue devient un instrument pour dire : ferme-la ? Une langue capable de tuer, d’égorger, de serrer une corde autour de ton cou. Une langue qui signe l’ordre de détruire, d’annihiler. Une langue qui marche dans le sang, qui s’en nourrit, qui boit le sang et le recrache pour mieux en répandre. Une langue infectée, infecte, qui s’attarde sur sa propre putréfaction et l’aime. C’est une langue qui accueille un certain Rouhollah Khomeini. Une langue qui prononce l’arrêt de mort, rend possible la mort, donne la mort. C’est une langue qui fuit la vie, une langue qui s’étouffe en avalant elle-même son propre souffle. Une langue, dévorée par son infection, devient étrangère à la liberté. Une langue qui refuse d’espérer.
Quelle langue.
Dans mon expérience, je n’ai jamais aimé le terme traducteur, ni le verbe traduire. Cela évoque une mécanique simpliste : prendre un mot ici, le poser là-bas, et prétendre que le tour est joué. Mais cela ne fonctionne pas ainsi. Traduire un texte de Blanchot, de Duras, de Quignard ou de Lacan, c’est se confronter à une langue appauvrie, fracturée, perforée de toutes parts, une langue traumatisée. L’horizon de la traduction n’est jamais l’évidence, mais toujours l’impossible.
J’ai tenté de bâtir une langue, une langue autre, loin de l’emprise de la langue dominante, hors de sa portée, insaisissable par ses mécanismes. Mais ce choix a eu un prix : un exil. Des décennies vécues entre ici et là-bas, dans un entre-deux étrange et fatal. Après plus de trente ans d’éloignement, on continue à me demander ce qui se passe là-bas, comme si mon départ n’avait jamais été acté. Et pourtant, là-bas, mes traces s’effacent peu à peu, comme si je n’y avais jamais existé.
J’ai toujours pensé que les choses obtenues sans effort, rapidement, sont empreintes de suspicion. Le cheminement douloureux, les épreuves, restent la condition nécessaire à toute véritable connaissance. Ce travail sur la langue, sur une langue qui résiste, n’a jamais été une voie facile, mais c’est précisément ce qui en fait son authenticité, et son intérêt. La possibilité d’une langue, c’est aussi la possibilité d’une vie.
Dès ses premiers écrits en français, Blanchot s’exprimait déjà dans sa « lalangue », une langue étrangère, délibérément distante de toute forme d’assujettissement. Traduire Blanchot, c’est persister dans cette quête d’une langue déconnectée, détachée de tout pouvoir, de tout contrôle, une langue hors des conventions et des régimes établis. Dans cette perspective, ce n’est pas tant la traduction intégrale de son œuvre en persan qui importe, mais la recherche d’une langue intacte, non contaminée par les normes dominantes. Et tant qu’une telle langue ne verra pas le jour, tant que nous ne mettrons pas en œuvre un désir profond, une volonté de fabriquer cette langue, toute traduction est vouée à disparaître avant même d’apparaître.
Je souhaite évoquer un livre radical, une exploration extrême de la pensée sous la terreur. Dans Rêver sous le IIIe Reich, Charlotte Beradt rassemble plus de trois cents rêves, recueillis entre 1933 et 1939, pendant l’ère du IIIe Reich, pour illustrer comment des hommes et des femmes ordinaires se retrouvent pris dans une situation inimaginable. L’ennemi n’est plus seulement un visage extérieur : il est partout. Il envahit la rue, l’administration, ton esprit, ta langue, ton intimité, ton travail, ta journée. Mais cet ennemi va plus loin encore : il s’immisce dans ton corps, se fraye un chemin dans tes nerfs, occupe ta pensée, s’infiltre dans ton lit, sous ta couette. C’est un spectre qui vient, qui revient, qui occupe ta nuit, qui fait de toi son rêve. Il devient l’élément déclencheur, le signifiant-maître, l’invisible occupant. Dans cette situation, le territoire est assiégé de toutes parts. Et il en va de même pour notre langue. Il serait imprudent d’ignorer cet état de siège.
À ce point, j’aimerais convoquer Jean Paulhan pour qu’il nous parle de la terreur dans les lettres. La terreur des êtres qui tentent de parler, d’écrire, de traduire, d’exister. Peut-on encore respecter la structure, les conventions d’une langue, alors qu’elle est capable de signer l’arrêt de mot, et aussi l’arrêt de mort ? Comment peut-on être dans une langue sans devenir prisonnier de cette langue officielle, sans se laisser enfermer dans les mots qu’elle impose ?
Lorsque tout est occupé, le langage se trouve appauvri. Dans ces conditions, peut-on encore écrire ? Quand la langue est ainsi malmenée, le texte peut-il subsister dans la traduction ? Disposons-nous des outils nécessaires pour faire surgir un seul mot ? L’espace littéraire est-il vraiment propice à une telle entreprise ? Et les corps, ces réservoirs de langage, sont-ils prêts à accueillir cette langue ?
Alors commença sans doute pour le jeune homme le tourment de l’injustice […]. Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie ? L’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà.
J’aimerais m’arrêter sur quelques mots ici, notamment : « je ne saurais traduire ». N’avoir pas de mots pour ce que l’on éprouve. Pas encore. Ce moment précis où l’insuffisance de la langue devient palpable. On se rend compte qu’on n’a rien. Qu’on n’a pas grand-chose en main. Ce n’est pas une scène primitive, mais une scène fondamentale : un défaut constitutif, qui, dorénavant, serait à l’origine de quelque chose, une faille fondamentale.
Ni bonheur, ni malheur. Ni absence de crainte, et peut-être déjà le pas au-delà.
Le pas, donc. Un pas, comme un mouvement en avant, ou en arrière, cela dépend. Mais aussi, comme le négatif. Ne pas. Ne pas aller dans cette direction. Un pas extrême, un pas radicalement « pas ». Désormais, c’est ça l’horizon, c’est ça qui est inscrit sur le ciel vide, c’est ça dans la rencontre avec la mort, dans le réel. Mon pas est intransigeant. Mon pas ne cède pas, mon pas ne recule pas. Mon pas résiste, il tient tête. Ce pas serait intraduisible, il touche à l’impossible.
Touche-t-on à quelque chose ? Nous avons touché au poème. C’est Mallarmé qui nous a appris à toucher. Mais où sont ses manifestations dans le réel ? On le cherche, on les cherche encore.
J’aimerais insister sur deux points essentiels : les valeurs et les besoins. Blanchot en parle à propos du livre de Dionys Mascolo, dédié au communisme. D’emblée, il est crucial de définir les valeurs : celles que nous choisissons d’accepter, de soutenir, et celles que nous rejetons, avec lesquelles nous sommes en conflit. Une politique, un mouvement, une traduction qui se trouve dans une confusion partielle ou totale entre valeurs et besoins ne parvient pas à émerger. Elle reste bloquée dans les bas-fonds d’une langue, condamnée à se taire ou, pire, à se perdre dans un bavardage massif et inutile.
Il y a presque vingt ans, j’ai publié La Folie du jour. À l’époque, je me suis dit : « Voilà, je vais passer par une maison d’édition à Téhéran, car ce livre est trop subtil pour que le ministère de la censure, peuplé de mercenaires analphabètes, puisse y déceler la moindre subversion. Ils ne verront rien, rien du tout ! » Et en effet, c’est passé.
J’étais jeune, moins indésirable, moins persona non grata qu’aujourd’hui. Chaque été, je rendais visite à ma langue et à ma ville. En 2004, j’ai signé le contrat sous une chaleur accablante de quarante-huit degrés. L’éditeur voulait publier deux mille deux cent exemplaires pour la première édition. Mais il a fallu attendre, attendre, attendre un an et demi pour que le livre arrive enfin en librairie.
Un an et demi… c’est long, très long, en pleine époque de fascisme. Oui, le temps est compté. À la sortie du livre, l’éditeur m’annonce qu’il ne respectera pas le contrat et publiera seulement mille exemplaires. C’est ainsi. Il n’est pas tenu de respecter l’accord. Alors, je me suis dit qu’il était temps de lâcher tout ça : lâcher la facilité, lâcher le possible, lâcher l’éditeur, lâcher les calculs, lâcher les retours, lâcher cette langue qui tue si gentiment, si facilement… Il fallait accepter, accepter de tout abandonner, de s’engager sur ce chemin sans retour qu’est la littérature. Sans retour et sans recours.
Et, au fond, de réunir les conditions pour prendre soin, prendre soin des lettres, prendre soin de la traduction. Même si je n’aime pas la traduction, ni le verbe traduire, j’essaie de laisser cette main écrire Blanchot en persan. J’essaie de faire advenir une langue qui parlerait comme Blanchot, en persan, s’il parlait en persan, parce que je sais qu’il ne parlerait pas avec la langue dominante, qu’il ne s’exprimerait pas avec des mots trop possibles, trop écrasés, trop emprisonnés. Céder le corps, comme céder la langue, à l’autre, à celui qui vient parler dans ma langue. Parle, parle, maintenant !
Tout écrivain qui, par le fait même d’écrire, n’est pas conduit à penser Je suis la Révolution, en réalité n’écrit pas.
L’action concrète, inspirée par Blanchot, dépasse la simple traduction d’un livre ou d’un article : elle se déploie dans un projet plus vaste, plus engagé. Lancer des revues, créer des communautés autour de l’idée de résistance. Refuser, sans compromis, toute forme de collaboration avec tous les régimes, dans tous les domaines, d’être sans alliés, n’être ami qu’avec des lettres, des mots qui ne baissent pas la tête. Faire de l’écriture un acte politique, un acte de résistance pure, où le refus et l’engagement se rejoignent dans un même souffle. Non, il ne s’agit pas de parler de politique. Il s’agirait d’être foncièrement politique.
Blanchot incarne cette idée d’un anti-conformisme radical, où l’écriture et la politique se fondent dans un geste commun de résistance, qui rejette le conformisme de la langue dominante et des institutions oppressives.
Mesurer le manque, réinventer la faille : traduire Blanchot, c’est avant tout se confronter à l’inaccessibilité, à la lacune, à ce qui échappe à toute forme de saisie totale. C’est une plongée dans le vide, une ouverture vers l’impossible.
La traduction ne doit pas être un automatisme. Une langue anesthésiée, qui n’interpelle pas, ne peut rien traduire. Traduire, c’est mesurer le manque, réinventer la faille, créer un espace littéraire et politique. La traduction devient alors un double acte – celui de transmettre l’œuvre, et celui, plus profond, de réinventer les conditions de son accueil dans une langue et un contexte qui lui sont étrangers.
Blanchot, dans cet acte de traduction, ne reste pas un simple spectre du passé ; il devient une figure vivante, une source d’inspiration pour continuer à résister à travers l’écriture, pour repenser la politique, pour faire de chaque mot un corps, une arme, un souffle, une vie à venir.
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Parham Shahrjerdi exerce la psychanalyse et l’écriture à Paris. Membre des Forums du Champ lacanien et élu‑délégué du Pôle 14 de l’EPFCL, fondateur de l’Espace Maurice Blanchot, il explore les liens entre psychanalyse, littérature et philosophie, traduit en persan Blanchot, Duras, Bataille et Quignard, et co-anime la revue Hors-Sol avec Benoît Vincent.