0. Introduction
Je tiens, pour commencer, à exprimer ma profonde reconnaissance à Leslie Hill et Philippe Lynes, auxquels nous devons la précieuse édition de la version antérieure d’Aminadab, jusqu’alors inédite. Leur travail ouvre un accès rare à l’écriture blanchotienne dans son mouvement même — dans sa recherche, ses reprises, ses effacements.
À partir de cette matière nouvelle, je me propose aujourd’hui d’analyser quelques aspects des réécritures opérées par Blanchot entre le manuscrit et la version publiée d’Aminadab en 1942.
Parmi les nombreuses transformations, l’une des plus significatives pour le lecteur réside dans la transposition d’un passage clé, déplacé et inséré dans un tout autre contexte du roman. Il s’agit de l’entretien entre Thomas et Jérôme : ce passage figure aux pages 142 à 144 de l’édition de la collection « L’Imaginaire », mais il appartenait initialement à une autre section du manuscrit. Cette redistribution textuelle a pour effet d’accentuer l’opacité de l’univers romanesque, d’en troubler la logique et d’en renforcer la structure labyrinthique.
Mon intervention se déploiera en trois temps : dans un premier moment, j’analyserai, d’un point de vue formel, le mécanisme de cette transposition ; dans un second, j’interrogerai les effets narratifs de cette recomposition sur la dynamique interne du récit ; enfin, je m’arrêterai sur un mot-clé de ce passage transposé : celui de « vérité ».
1. Analyse formelle de la transposition
Avant d’entrer dans l’analyse précise de cette transposition, rappelons brièvement le contexte dans lequel se déroule l’entretien.
Après avoir traversé une grande salle de jeux, Thomas, accompagné de Dom, entre dans une salle de café où il rencontre deux hommes : Jérôme et Joseph (p.104 de l’édition « L’Imaginaire » et p.130 du manuscrit[1]). C’est là que débute un long échange, presque entièrement dominé par la parole de Jérôme, qui expose, sur près de soixante-dix pages, une sorte d’histoire de la maison.
Depuis son entrée dans la maison, guidé par l’appel d’une femme d’un étage supérieur, Thomas ne cesse d’errer de chambre en chambre, sans repère ni certitude. Cet entretien constitue pour lui — et pour le lecteur — la première (et peut-être la dernière) tentative d’explication de l’énigme de la maison. Thomas écoute plus intensément qu’à tout autre moment du récit, et, avec lui, le lecteur est invité à se concentrer sur le discours. Toutefois, loin d’apporter une clarification, la parole de Jérôme opère un brouillage supplémentaire. Ce récit se construit sur des renversements incessants : entre changement et intangibilité, ou ordre et désordre de la maison ; entre dévouement et trahison du personnel ; entre réussite et échec de la contestation des locataires, ou leur liberté et contrainte. Par exemple, alors même que Thomas dit que le personnel de la maison est nombreux mais toujours invisible, tout en suivant des remarques de Jérôme lui-même (p.109 et p.114 de l’édition « L’Imaginaire »), Jérôme lui rétorque : « connaissez-vous un immeuble où l’on rencontre plus souvent le personnel ? » (p.140).
Cette parole, d’une étrange éloquence, n’éclaire rien ; elle ne fait qu’approfondir l’opacité du monde romanesque. L’impossibilité d’accéder à une explication stable, l’expérience d’égarement au sein même d’un récit censé guider la lecture, constituent une expérience fondamentale du roman Aminadab. Suivre la parole de Jérôme, se perdre dans sa structure labyrinthique, c’est faire l’expérience originelle de la lecture de ce texte.
Dans un célèbre article de 1943, Sartre reprochait à Blanchot de ne pas réussir à entraîner le lecteur dans son univers cauchemardesque, affirmant que le lecteur restait à distance : « il [Blanchot] n’arrive pas à engluer son lecteur dans le monde cauchemardesque qu’il dépeint. Le lecteur s’échappe ; il est dehors, dehors avec l’auteur lui-même, il contemple ces rêves comme il ferait d’une machine bien montée ; il ne perd pied qu’à de rares instants. » Mais lorsqu’on lit la scène du récit de Jérôme, il semble au contraire que le lecteur, avec Thomas, se laisse happer dans une parole où toute compréhension se dérobe.
Si l’on considère maintenant la scène de l’entretien dans son ensemble, elle est organisée autour de la révélation du « travail » que Thomas serait appelé à accomplir (notamment p.141-142 et p.162 de la version de « L’Imaginaire »). Jérôme lui indique qu’il devra juger les deux personnages en tant que témoins de l’affaire mais Thomas, se considérant étranger à la maison, refuse d’en assumer la responsabilité. C’est précisément dans le cadre de cette tension qu’intervient une transformation textuelle majeure entre les deux versions du roman.
Grâce à la publication de la version manuscrite, il est désormais possible d’observer, sous la surface du texte publié en 1942, de nombreuses traces de montage jusqu’alors invisibles : points de coupure et de suture, effacements et déplacements.
Le passage où Thomas est soudain interpellé par ses voisins, apparaît aux pages 142 à 144 de l’édition « L’Imaginaire » (« À cet instant, on appela Thomas d’une table voisine » jusqu’à « Je ne vous en veux pas, il est naturel que notre conversation n’ait pas encore pénétré votre esprit »). Dans la version manuscrite, cependant, il se situait initialement dans une autre section (aux pages 179-182 du manuscrit). Comme le présentent Leslie Hill et Philippe Lynes dans leur Notice (p. 338), Blanchot a transposé ce passage dans un autre contexte : celui de la page 164 du manuscrit.
En ce qui concerne la transposition, il s’agit de point de suture entre le contexte initial et un passage transposé. On observe les mêmes mots dans les deux contextes (pages 165 et 181 de manuscrit) : « il est (tout à fait) naturel que (…) ». Selon toute vraisemblance, deux occurrences des mêmes mots, ou presque, dans deux autres contextes du manuscrit ne sont pas préméditées : la coïncidence verbale semble avoir été exploitée au moment de la réécriture pour produire une jonction fluide. C’est là que les deux phrases se rencontrent et se transforment en une.
Comme nous le verrons dans la deuxième partie de cette intervention, ce qu’il faut examiner, ce sont les effets de cette recomposition sur la dynamique narrative et sur la logique interne de l’œuvre : ce qui se passe aux deux points de coupure et de suture (il s’agit de la page 142 et de la page 144 de la version de « L’Imaginaire »).
En opérant cette transposition d’un passage (initialement situé aux pages 179-182 du manuscrit), Blanchot efface également l’ensemble du passage qui suit dans le manuscrit (pages 182-188 du manuscrit). Ainsi, le texte de 1942 raccorde directement les fragments des pages 179 et 188 du manuscrit. Un autre point de suture est perceptible à la page 162 de l’édition « L’Imaginaire » : « Il se leva (…) ».
2. Effets narratifs de la transposition
Pour comprendre les effets narratifs de cette réécriture, une question s’impose : pourquoi Blanchot a-t-il transposé ce passage ? Bien sûr, il n’y a pas de réponse tranchante, mais on peut émettre une hypothèse. Dans la scène de l’entretien qui s’étend sur environ soixante-dix pages, Thomas tente de quitter la pièce à deux reprises — aux pages 142 et 162 de l’édition « L’Imaginaire ». Ces deux moments correspondent précisément aux points de coupure entre lesquels s’insère le passage transposé. Ce qui se joue ici, du point de vue narratif, c’est la manière dont Blanchot utilise cette transposition pour retenir Thomas au moment où il s’apprête à partir, et ainsi l’engager, malgré lui, dans le « travail » qui lui est destiné.
La première fois, il réagit à une déclaration de Jérôme qui affirme l’indifférence de la maison à ses habitants, et la liberté entière de Thomas au sein de la maison (p.140-141).
Mais alors qu’il se lève, Jérôme l’arrête : il évoque un « travail » auquel Thomas serait destiné (Jérôme dit « notre travail »). Ensuite, Thomas et les lecteurs attendent donc une explication de ce travail par la bouche de Jérôme, mais on ne peut l’atteindre : toutes les choses essentielles diffèrent toujours sans explication. Or, c’est précisément à cet instant — lorsqu’il attend en vain une explication sur le travail — que le passage transposé intervient : l’interpellation de Thomas par deux voisins (son ancien guide et un personnage qui s’appelle Simon).
Dans le manuscrit, cette scène apparaissait également dans un moment de silence de Jérôme (page 179 du manuscrit et page 162 de « L’Imaginaire »), et là aussi en lien avec le thème du travail. Dans les deux versions, la scène se situe au sein du silence de Jérôme qui ne veut pas parler sur le travail : cette intervention extérieure (celle de son ancien guide et de Simon) surgit pour combler un silence, mais aussi pour le creuser davantage : l’attente d’un sens est déplacée vers une parole autre.
En effet, cette transposition permet à Blanchot de maintenir Thomas dans une position d’incertitude. En conséquence de la transposition, le silence de Jérôme et l’attente de Thomas sont soudain coupés par un appel d’une table voisine à Thomas : on peut dire que la responsabilité de Jérôme à une question essentielle — « quel est ce travail ? » — diffère, et est donc remplacée par celle de Thomas à l’appel de ses voisins : Thomas est toujours un personnage qui est obligé de répondre en vain à un appel ou un message venant d’ailleurs.
De plus, ce déplacement renforce le sentiment d’égarement et l’obscurité du monde romanesque s’augmente encore : Thomas ne reconnaît pas les deux hommes, bien qu’ils soient déjà apparus dans la grande salle de jeu ; leur identité et des souvenirs de Thomas demeurent incertains. Après une brève conversation, l’entretien entre Thomas et Jérôme recommence, sans donner de certitude de leur identité ni de réponse à la question précédente de Thomas. Ainsi Thomas revient à son rôle d’écouter le récit, sans s’en aller au nom de sa liberté, ni savoir ce qu’est le travail destiné à lui.
Ainsi en conséquence de la transposition, le développement devient plus complexe et plus obscur, car dans le manuscrit, Jérôme éludait simplement la question de Thomas. Alors, au lieu de répondre à sa question, il déplace le sujet de l’entretien et confirme l’ignorance de Thomas, alors qu’il va sans dire que Thomas est étranger à la maison (p.142 et p. 144 de la version de « L’Imaginaire » et 164 du manuscrit).
Dans la version publiée, cette élusion devient plus complexe, plus médiatisée, plus romanesque. La logique narrative s’obscurcit encore, en même temps qu’elle se densifie. En ce qui concerne la deuxième tentative de Thomas de s’en aller, on voit qu’il y a, entre les versions, beaucoup d’effacements de détails qui intensifient le développement et qui arrivent à entraîner Thomas dans le commencement du travail (p.162 de la version de « L’Imaginaire » et 188-190 du manuscrit).
Voilà une réponse hypothétique à la question : pourquoi ce passage est-il transposé ici ? On peut retrouver une sorte de nécessité de la transposition du passage d’un contexte à l’autre ; les effets narratifs de cette transposition peuvent fortifier le monde romanesque dans lequel Thomas ne fait qu’errer plus sérieusement.
3. La vérité comme figure absente
Je voudrais, pour terminer, m’arrêter sur un mot-clé de ce passage transposé où Thomas est soudain interpellé par ses voisins : celui de « vérité ».
Lorsque Thomas demande à Jérôme s’il connaît les deux hommes qui viennent de l’interpeller — des hommes que Thomas a déjà vus dans la salle de jeu — Jérôme lui répond qu’il ne s’y est jamais rendu. Il ajoute alors qu’il faut dire la vérité sur la salle de jeu.
Dans la version publiée, on lit à la page 144 de l’édition « L’Imaginaire » :
« Il faut toujours dire la vérité, déclare-t-il [Jérôme]. Vous m’interrogez parce que vous avez été choqué des usages qui se sont établis dans la maison, et vous cherchez à entendre de ma bouche la vérité que vous pensez vous-même avoir appris à connaître. Je ne vous en veux pas, il est naturel que notre conversation n’ait pas encore pénétré votre esprit et que la plupart des faits dont je vous ai entretenu vous semblent sans intérêt. Pourrait-il en être autrement ? N’êtes-vous pas étranger ? »
Les phrases citées se composent par deux passages du manuscrit :
« Il faut toujours dire la vérité, déclare-t-il. Vous m’interrogez parce que vous avez été choqué des usages qui se sont établis dans la maison, et vous cherchez à entendre de ma bouche la vérité que vous pensez vous-même avoir appris à connaître. Je ne vous en veux pas, il est naturel que notre conversation n’ait pas encore pénétré votre esprit. Non, ne me répondez pas » (181-182)
« Il est tout à fait naturel que notre conversation n’ait pas encore pénétré votre esprit et que la plupart des faits dont je vous ai entretenu vous semblent sans intérêt. Pourrait-il en être autrement ? N’êtes-vous pas étranger ? » (164)
Souvenons-nous de la structure de la transposition déjà analysée.
Le passage où Thomas est soudain interpellé par ses voisins aux pages 142 à 144 de l’édition « L’Imaginaire » se situait initialement dans une autre section (aux pages 179-182 du manuscrit). Blanchot a transposé le passage dans un autre contexte : celui de la page 164 du manuscrit : on peut dire donc que le texte de 142 à 144 de la version « L’Imaginaire » est hétérogène du point de vue du manuscrit.
On observe les mêmes mots dans les deux contextes (pages 165 et 181 du manuscrit) : « il est (tout à fait) naturel que (…) ». C’est précisément dans les mots que les deux passages se rejoignent et que le récit revient au contexte initial (p. 142 de la version « L’Imaginaire »).
On peut discerner ici les effets de la recomposition sur la dynamique narrative. En juxtaposant ces deux fragments, Blanchot produit un effet paradoxal : il évoque la vérité tout en la retirant. Le mot est prononcé, mais sa promesse est définitivement suspendue ou différée. Ce n’est plus la vérité comme contenu à révéler, mais comme évidence tautologique : Thomas est étranger, il ne comprend pas, ce qui est… naturel. Au lieu de faire disparaître le contenu de la vérité, c’est la signification du mot « vérité » qui change radicalement : de ce qu’il faut dire ou révéler, à la chose évidente que l’on n’a pas besoin de répéter : en d’autres mots, d’une vérité sur la salle de jeu très énigmatique et essentielle, à la confirmation de l’ignorance ou de l’étrangeté de Thomas dans la maison.
La signification de la vérité s’éclipse. D’un point de vue narratif, on peut dire que Blanchot substitue à la quête d’un sens une logique de l’éloignement définitif du sens. La « vérité » devient ici ce qui se retire en se nommant, ce qui, par le montage même du texte, s’absente. Si l’on tente de suivre une présence de la vérité qui apparaît un instant dans le labyrinthe narratif, il est impossible de la retrouver car elle disparaît formellement et définitivement dans le texte.
La vérité qui se retire en se nommant dans la transposition, c’est une des figures les plus énigmatiques et emblématiques de ce roman, au même titre que la femme d’un étage supérieure qui appelle Thomas en se dérobant et le gardien dont le nom apparaît à la couverture mais qui ne se trouve que dans l’imagination des locataires.
Mais la signification de la « vérité » qui ne se lit que dans le manuscrit (182-187), apporte-t-elle vraiment des révélations sur la salle de jeu ou sur la maison ? C’est incertain : certes on peut y gagner des informations supplémentaires sur le jeu ou sur le personnel, mais après le récit de Jérôme, aussi bien dans le manuscrit qu’en 1942, « Thomas n’écoutait les paroles du jeune homme qu’à contre-cœur. (…) il aurait aimé qu’il lui expliquât tout. Mais maintenant il ne pensait plus qu’à le faire taire.» (p.162 de la version « L’Imaginaire » et p.187 du manuscrit). Plus on accumule des détails de l’histoire de la maison, moins on est certain de la comprendre, ou même plus on s’engage irrémédiablement dans le monde obscur de la maison.
Après la scène de la salle de café, Thomas se trouve finalement contraint d’accomplir le travail qui lui était destiné — en l’occurrence, infliger une punition à certains employés. Pourtant, le sens même de ces actes demeure entièrement obscur, extérieur à lui, comme imposé par une logique qui lui échappe. Dès lors, il ne fait que poursuivre son errance jusqu’au dernier moment du roman, répondant sans cesse — mais en vain — à un appel ou à un message venu, semble-t-il, d’un étage supérieur. Cet appel, que l’on peut interpréter comme une figure de la vérité, n’a d’existence que dans son retrait même : il se désigne tout en se dérobant.
4. Conclusion
À travers cette opération — transposition, effacement, suture — Blanchot ne fait pas seulement évoluer son texte : il en modifie radicalement la dynamique. Il suspend toute résolution, toute explication, et rejette le lecteur dans un espace où le sens ne cesse de se dérober.
Ce que l’édition du manuscrit met en lumière, ce n’est pas seulement un texte primitif ou abandonné, mais la texture invisible du texte publié — ses tensions, ses lacunes, ses jointures. Elle révèle Aminadab comme une architecture de l’absence, une machine narrative où la vérité se dit toujours… en se retirant.
- Les pages du manuscrit ici mentionnées renvoient à la pagination du manuscrit de Blanchot, reproduite en gras entre crochets dans l’édition Kimé. ↑
—
Ryotaro Nakata est doctorant à l’Université de Picardie Jules Verne et à l’Université de Tokyo. Ses recherches portent sur l’éthique du langage chez Maurice Blanchot. Son dernier article, « Absence de politique, politique de l’absence : essai sur les Chroniques littéraires de Maurice Blanchot pendant la Seconde Guerre mondiale », publié en français dans Résonances (n° 16, 2025), met en lumière une forme subtile de résistance intellectuelle à l’œuvre dans les chroniques littéraires de Blanchot durant la guerre.