Sous ce titre, j’aimerais partager avec vous quelques réflexions.
Je voudrais évoquer un effort de mémoire, pour rappeler – et nous rappeler – l’importance de l’œuvre de Maurice Blanchot, surtout en des temps où tout semble s’effacer, où les repères se font invisibles.
Nous vivons dans une époque où peu osent prendre la parole,
où personne ne crie,
où rien ne se dresse pour nous montrer autre chose que le désert, le vide, la mort.
Valeur d’usage
Ou, si je peux le dire autrement : à quoi sert Maurice Blanchot, aujourd’hui ?
J’aimerais le dire encore différemment : mon rapport avec l’œuvre de Blanchot, qu’est-ce que cela m’apporte, quelle porte ouvre-t-il, quel malheur rend-t-il supportable, quel désastre repousse-t-il, quelle littérature, quel rapport avec la littérature, quelle position permet-il de tenir ?
Pour moi, il s’agirait de ne pas mourir,
il s’agirait de survivre,
il s’agirait de tenir,
contre vents et marées.
Vulnérabilité
Vulnérable, capable de vulnérabilité.
Entrons dans ce rapport.
J’ai essayé de me rappeler de Maurice Blanchot.
Parfois avec une certaine rage,
parfois avec un agacement,
et parfois, ni l’un, ni l’autre.
J’ai pensé à ce fantasme collectif qui lui attribuait toutes sortes de délire,
à cet homme invisible, insaisissable,
qui continue à nourrir la fascination de ceux qui n’ont jamais véritablement pris le risque de l’écriture.
Et puis, j’ai pensé à la vie.
La vie qui nous échappe,
la vie aujourd’hui grandement menacée de partout –
et oui, j’ai pensé aussi à ma propre vie.
Vulnérable.
Un mot puissant qui nous ramène à ce qui peut être blessé, frappé, touché par le mal, par la déchirure physique ou psychique.
Est-ce une blessure déjà advenue ?
Une blessure à venir ?
Peut-être est-ce l’un et l’autre.
La maladie de Blanchot
Grâce au travail fondateur de mon ami Christophe Bident, avec ce titre si suggestif, Le Partenaire invisible, et tout ce qu’il a bâti depuis, nous connaissons aujourd’hui ces fragments biographiques qui jalonnent la vie de Blanchot.
1922 : cette opération chirurgicale qui se passe mal et laisse des séquelles irréversibles.
À partir de là, la maladie sera sa compagne éternelle :
Asthme,
grippes chroniques,
pleurésie,
tuberculose,
sensations de vertige et d’étouffement,
crises de claustrophobie,
affections nerveuses.
Il mange peu, dort à peine.
La fatigue est extrême,
l’épuisement presque permanent,
l’insomnie, ce « vagabondage nocturne »,
cette manière de « rendre la nuit présente »,
ne le quitteront jamais.
L’arrêt de mort, pour lui, n’est jamais loin.
Il demeure dans cet état singulier qui le place hors du temps.
Dans chaque correspondance avec ses amis,
le silence semble s’imposer,
comme un prélude au calme d’où émerge toute parole.
« Ce coup m’ébranla, je le reconnais. »
— La folie du jour
Maladie et recherche de justesse
La maladie, c’est aussi, pour Blanchot, une recherche permanente de justesse,
un effort d’équilibre qui relève de la survie.
Nous savons, de façon anecdotique peut-être, ce qu’il mangeait :
toujours la même chose,
en quantité infime,
avec une constance absolue.
Cette vigilance presque extrême le garde en vie.
Au lieu de toutes les vertus du monde, il n’en garde qu’une, essentielle, à laquelle il se tient :
une sensibilité qui devient intolérance,
et pour lui, il n’y a pas d’autre issue.
Oublier, négliger ce qui te maintient en vie, même une seule fois –
un mot, un oubli, une indifférence, un laisser-aller –
et tout se perd…
Une faiblesse qui tient
« S’il était si fort, ce n’est pas qu’il fût invulnérable. Il était au contraire d’une faiblesse qui échappait à notre mesure. »
— Le dernier homme
« Il était par là étrangement faible et vulnérable.
Un regard superficiel, dirigé sur sa personne, semblait l’exposer à une menace incompréhensible. »
— Le dernier homme
Du malheur personnel au malheur impersonnel
Connaître l’un et être préoccupé par l’autre.
Il écrit alors à Georges Bataille :
« Je dois d’abord vous dire que ce que vous m’écrivez me touche comme l’expression de la vérité, d’une vérité qui sans doute menace et ébranle toute possibilité d’être vrai et à laquelle on ne peut, vivant, appartenir sans, peut-être, cesser de s’appartenir.
Mais je voudrais vous dire plus (très rapidement et presque froidement, parce qu’il n’est pas possible de s’appesantir) : il me semble depuis longtemps que les difficultés nerveuses dont vous souffrez – pour en parler en termes d’objectivité médicale – ne sont que votre manière de vivre authentiquement cette vérité, de vous maintenir au niveau de ce malheur impersonnel qu’est le monde en son fond. »
Il écrit aussi à Vadim Kozovoï :
« Très cher Vadim, Comme je suis préoccupé par votre santé. »
— Lettres à Vadim Kozovoï suivi de La parole ascendante
Et dans la même lettre, en date du 1er mars 1989 :
« Est-il indiscret de vous demander des détails sur votre maladie ?
Les poumons, sans doute, qui, depuis le camp, font peser une menace sur vous. »
— Lettres à Vadim Kozovoï suivi de La parole ascendante — Maurice Blanchot / 22/12/1983
L’inquiétude pour autrui
Tel un médecin, mieux qu’un médecin,
et il a failli être médecin,
et il le dit, il le fait,
il est constamment inquiet de la santé des autres.
Monique Antelme et la vie de l’œuvre
Je pense à l’œuvre de Blanchot, et dans cet élan,
je me tourne vers mon amie Monique Antelme,
cette présence vive et inflexible
qui, par sa lucidité, rendait cette œuvre vibrante et pleine de sens.
Elle savait éclairer ce qui était souvent perçu comme hermétique, abstrait ou nihiliste,
et la plaçait là où elle devait être :
non dans une bibliothèque poussiéreuse,
mais dans la rue, au cœur de la révolte, dans le mouvement, dans la vie.
Elle a incarné, mieux que quiconque, cette tension vers ce qui est toujours à venir,
ce refus radical de l’ordre établi pour revendiquer ce qui devrait être.
C’est dans cette radicalité que Blanchot trouve son élan insatiable, un horizon sans cesse à conquérir.
Je veux aussi penser à cette époque, aux manifestations contre le CPE à Paris :
Au début des années 2000, la ville vibrante, secouée, grondait sous nos pas,
les étudiants et les lycéens marchaient, criaient,
portant dans les rues leurs textes, leurs espoirs, leur colère.
Le CPE, le Contrat Première Embauche,
loi qui voulait faciliter l’entrée des jeunes dans le travail
mais les laissait dans la précarité, menacés dans leur avenir,
nous semblait un affront, un danger à combattre.
Nous votions le blocage des universités,
nous laissions nos mots circuler, nos phrases rencontrer la vie,
espérant que la littérature s’échappe des livres
pour toucher le réel, pour frapper le monde,
pour tenir debout, même un instant, contre la peur, contre la fatalité.
Je pense aux 1er mai où nous parcourions les rues,
défiant les forces d’oppression,
distribuant des textes de Blanchot, offrant Le Refus aux jeunes et moins jeunes.
Et Monique, sans compromis ni silence complice, vivait pleinement cette révolte.
Je me dis qu’il est beau et précieux d’avoir une telle amie,
une amitié qui, même dans l’absence, reste présente, inséparable de cette lutte et de cette pensée vive.
Je pense aussi à Derrida, bien sûr, et à mon bel ami, Daniel Dobbels,
celui qui a su garder le sensible, faire entendre, donner à voir ce qui sans cesse se dérobe,
être mu par cette œuvre.
C’est peut-être cela, après tout, l’essentiel : être mu.
Être animé par une œuvre, habité par elle,
et non simplement la lire ou la contempler à distance.
Se laisser porter par son souffle, par sa présence fragile et incandescente,
jusqu’à ce qu’elle devienne, non pas un objet, mais un mouvement qui continue en nous.
Le refus et la résistance
Je pense que l’heure est grave, de plus en plus,
et cette pensée, cette œuvre, celle de Blanchot, et quelques autres,
devraient nous permettre d’avoir une espèce de boîte à outils,
de nous permettre de ne pas nous égarer dans la nuit sans fin,
de ne pas mourir imbécile,
de ne pas trahir notre idéal,
de ne pas tomber dans un engrenage,
de polémique stérile en polémique stérile.
Quel gâchis tout ça !
L’homme et la littérature
L’homme, qui se sait vulnérable, décide de partir
Pour être au plus près de la littérature
Être au plus près de la vie
Être au plus près de la vulnérabilité
Être le funambule qui ne tombe pas
Ne tombe pas encore
Le vulnérable, comme le dissident, refuse les fausses alternatives,
les deux étant mortels, mais ouvre une voie profondément révolutionnaire.
Ce n’est pas un équilibre ou une position neutre,
c’est une rupture, une véritable dissidence
qui refuse les catégories et les compromis des partis.
Très jeune, il écrit :
« Cette opposition n’a évidemment rien de commun avec l’attitude de propagande qui consiste à se déclarer au-dessus de tous les partis. […]
En réalité, ce qui compte, ce n’est pas d’être au-dessus des partis, c’est d’être contre eux.
Ce n’est pas de reprendre le vulgaire mot d’ordre : ni droite, ni gauche, mais d’être réellement contre la droite et contre la gauche. […]
Le vrai dissident […] est celui qui quitte une position sans cesser d’observer la même hostilité à l’égard de la position contraire. »
La communauté de ceux qui n’ont pas de communauté.
L’exil comme condition de survie
L’exil, comme condition de survie.
Être ici sans être ici.
Abandonner tout, à ceux qui savent, à ceux qui pensent savoir, les valeurs, les positions.
Il y a une raison que nous n’accepterons plus,
il y a une apparence de sagesse qui nous fait horreur,
il y a une offre d’accord et de conciliation que nous n’entendrons plus.
Une rupture s’est produite.
Nous avons été ramenés à cette franchise qui ne tolère plus la complicité.
Les années d’hiver
Tenir et ne pas reculer devant l’horreur.
Tenir, ne pas reculer devant la facilité,
y compris celle de la folie,
la facilité du mourir.
Tenir et ne pas se ranger derrière ceux qui propagent la maladie de la mort,
la maladie de l’attentisme, de la paralysie.
Tenir une sensibilité,
rester fidèle à son entêtement, coûte que coûte.
Tenir et rester indomptable, ingouvernable, incorrigible.
Rester irritable,
avoir, garder ses nerfs fragiles.
Et ne pas guérir de sa petite folie.
Tenir sur un fil.
Rester le funambule qui ne tombe pas,
ne tombe pas aussitôt.
Rester le vulnérable qui ne s’efface pas si tôt.
A Duras, il écrit un jour :
« Nous allons tous vers la destruction capitale :
que chacun y aille comme il peut,
avec courage, avec lâcheté,
en ouvrant, en fermant les yeux,
mais si possible dans l’amitié. »
Où va la littérature ? Où va le monde ? Où va l’humain ?
Jadis, Blanchot nous apprenait que la littérature va vers son essence, qu’est la disparition.
Or, aujourd’hui, nous sommes devant la porte de la disparition,
menacés de disparaître :
les mots aussi,
les corps aussi,
les principes aussi.
Tout va à sa perte.
Et si, aujourd’hui, nous ne prenons pas conscience de ce qui se passe dans notre monde,
si nous laissons faire,
si nous laissons tout faire,
alors demain, de quoi sera fait ce monde ?
De plus en plus d’êtres traumatisés,
gouvernés par des psychotiques,
éternisant les coups, les traumatismes,
qui mutilent et limitent.
Si nous ne faisons rien, c’est notre disparition qui s’annonce :
la disparition de notre littérature,
de notre pensée,
de tout ce qui fait de nous des êtres pensants.
Tout cela sera effacé.
La vulnérabilité comme état
Et j’aimerais rester dans cet état,
nous inviter dans cet état :
extrêmement vulnérable, et l’accepter.
Tenter de voir la vulnérabilité de l’autre, de l’être, de la lettre.
Car oublier l’un, c’est tuer l’autre.
J’aime celui dont l’âme est profonde, même dans la blessure,
et qui peut périr d’un rien,
car ainsi il passera volontiers le fleuve.
— Nietzsche
Que le texte, la littérature, nous rappelle les mots, la langue,
l’êtres-parlants que nous sommes.
Que nous nous rappelions la force des mots,
les faire vivre hors-livre, au-delà des livres,
rappeler le sens oublié,
la vulnérabilité menacée.
Revenir à Blanchot,
quand il se passait des choses extraordinaires dans la rue,
quand la signature disparaissait.
Ce n’était pas au nom de tel ou tel que le texte trouvait son importance,
mais parce qu’il s’agissait de vie,
d’aller vers la vie,
sans nom, sans compromis.
C’est ça la valeur d’usage de cette œuvre, et de chaque œuvre :
y trouver, y lire les lignes de vie.
—
Parham Shahrjerdi exerce la psychanalyse et l’écriture à Paris. Membre des Forums du Champ lacanien et élu‑délégué du Pôle 14 de l’EPFCL, fondateur de l’Espace Maurice Blanchot, il explore les liens entre psychanalyse, littérature et philosophie, traduit en persan Blanchot, Duras, Bataille et Quignard, et co-anime la revue Hors-Sol avec Benoît Vincent.