0. Pour commencer
Je voudrais tout d’abord mentionner les noms de trois critiques littéraires japonais. Norio Awazu, qui a traduit Faux Pas, L’Espace littéraire et Le Livre à venir, et Jun-ichi Tanaka, qui a traduit La Folie du jour, et Michihiko Suzuki, traducteur de Proust et seul Japonais à avoir laissé un témoignage sur Blanchot en mai 1968. Tous trois sont décédés cette année. C’est grâce à eux que je, nous, chercheurs japonais, avons pu lire et nous intéresser à Blanchot. Avec les remerciements profonds envers eux, je voudrais commencer cette intervention.
1. Introduction : « La voix narrative (le “il”, le neutre) »
Si on me demande quels sont les mots les plus difficiles à traduire chez Blanchot, je dirais, aussi drôle que cela puisse paraître, « il » et « elle ». Bien sûr, chacun dans un sens différent. « Il » parce que c’est un pronom personnel masculin singulier de la troisième personne et en même temps un pronom impersonnel, et « elle » parce que ce pronom personnel féminin singulier désigne à la fois une personne féminine et un objet féminin. Par exemple, quand on lit à la fin de L’Arrêt de mort : « et à elle, je dis éternellement : “Viens”, et éternellement, elle est là », bien que ce pronom personnel renvoie à « la pensée », il est difficile de ne pas y superposer l’image d’une femme. Ainsi, « elle » est à la fois « it » et « she ». Cependant, comme « il » et « elle » appartiennent à des problématiques différentes, concentrons-nous ici sur celle du « il ». C’est dans la critique plutôt que dans les œuvres de fiction que ce terme devient problématique.
Lorsque j’ai traduit « La Voix narrative (le “il”, le neutre) » (L’Entretien infini) – texte cardinal sur la question de ce qu’est le récit –, j’ai traduit « il » partiellement par « he = it » ou « it = he ». Certes, les réflexions de Blanchot sur le « il » ont commencé par le problème de l’usage des pronoms personnels dans le roman. Étant donné que ces réflexions ont passé par le passage du « ich » au « er » chez Kafka, nous pourrions dire que le « il » est déjà une traduction. Cependant, dans la phrase « Le “il” est l’événement inéclairé de ce qui a lieu quand on raconte », « il » peut renvoyer à « he », mais pas seulement. Il s’agit d’une situation qui tient à la spécificité de la langue française. En effet, Ann Banfield, auteur de Phrases sans phrases (Unspeakable sentences), théoricienne du langage littéraire de l’école linguistique de Chomsky et qui mentionne souvent Blanchot, remarque ceci : « Traduire le il de Blanchot par he, comme le font aussi bien Lydia Davis que Susan Hanson, constitue un contresens par rapport à son usage impersonnel ; c’est it qui représente la traduction appropriée de l’explétif il ». Mais pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi le « il » de Blanchot ne doit-il pas être traduit seulement par « he » mais aussi par « it » ? En d’autres termes, quelle est la relation entre « il » comme « he » et « il » comme « it » chez Blanchot ?
2. Du « je » au « il »
Mais d’abord, rappelons comment le cas Kafka est entré dans la problématique de Blanchot et ce que Blanchot en a tiré. Dans « Le Je littéraire » (1944), Blanchot raconte l’une des « leçons les plus conventionnelles de l’histoire littéraires » :
L’une de ces leçons, c’est qu’un écrivain débute volontiers par des œuvres subjectives où il se confesse, avant de produire des ouvrages où il est présent comme créateur dans des mythes ou des fictions qui sont distincts de lui. L’évolution monumentale de Goethe est un exemple de cette conquête profonde de l’objectivité, du passage de l’effusion à la réflexion, du mouvement qui conduit assez naturellement un créateur modèle du Ich-Roman, de l’œuvre écrite à la première personne, au symbole impersonnel et à l’Œuvre en accord avec toute une culture.
Plus près de nous, on voit un écrivain aussi singulier que Kafka commencer par tenir son journal où toutes les réflexions sont des confidences directes, puis écrire des poèmes en prose où, sous une forme très affective, se cristallisent des fables encore instables, et ne réussir à s’exprimer complètement que dans des œuvres où il n’intervient pas, dans des « histoires » objectives où la situation qui lui est propre, le destin dont il a conscience se transposent dans des récits à la fois humbles et gigantesques sans rapport avec sa biographie personnelle. C’est un des grands enseignements de Kafka écrivain, et il faut retenir la forme remarquable sous laquelle il y fait lui-même allusion : « Je n’ai jamais pu comprendre que tout homme capable d’écrire ait le pouvoir d’objectiver sa douleur, au sein même de la douleur. Ainsi moi, par exemple, la tête encore toute brûlante de malheur, je puis même aller plus loin et, grâce à un don qui n’a rien à faire avec le malheur, je peux broder là-dessus… Et ce n’est pas un mensonge, et cela ne console pas ma douleur : c’est simplement un débordement miséricordieux de toutes mes forces, au moment où ma douleur semble avoir justement épuisé toutes mes forces, les avoir raclées jusqu’au tréfonds de l’être. Qu’est-ce donc que cette surabondance ? » La leçon de Kafka, c’est que cette grâce exige souvent plus que l’effusion lyrique, ne se manifeste pleinement que si elle prend forme, attend d’une fiction objective la vérité qui en favorise l’épanouissement.
Comme on le sait, cette citation de Kafka est tirée de son journal du 19 septembre 1917. Blanchot y reviendra dans « Kafka et la littérature » La Part du feu, 1949), « Kafka et l’exigence de l’œuvre » (L’Espace littéraire, 1952). Mais déjà, dans « De l’angoisse au langage » qui ouvre Faux Pas en 1943 également, une discussion qui semble s’appuyer sur ce passage a été développée. Blanchot avait donc probablement déjà lu le journal de Kafka dans l’original et l’avait traduit lui-même, au plus tard en 1943. Et c’est déjà à ce moment-là que Blanchot a reconnu que Kafka « ne réussi[t] à s’exprimer complètement que dans des œuvres où il n’intervient pas, dans des “histoires” objectives où la situation qui lui est propre, le destin dont il a conscience se transposent dans des récits à la fois humbles et gigantesques sans rapport avec sa biographie personnelle », et que ce qui le rend possible est, selon les mots de Kafka, « un débordement miséricordieux de toutes mes forces », la « surabondance », « au moment où ma douleur semble avoir justement épuisé toutes mes forces », ou selon les mots de Blanchot, la « grâce ». Il s’agit d’un passage des confidences directes et subjectives aux histoires objectives.
Or, comme Blanchot nomme justement l’une des « leçons les plus conventionnelles de l’histoire littéraires », l’idée de voir l’approfondissement ou l’initiation de la littérature dans le passage de l’écriture subjective à l’écriture objective n’est pas en soi l’originalité de Blanchot mais plutôt un lieu commun. À propos d’un art qui se transforme, Blanchot est assez réticent à « rendre compte d’une manière intelligible de ses changements ». En effet, Barthes affirmera plus tard dans « L’écriture du Roman » :
Chez beaucoup de romanciers modernes, l’histoire de l’homme se confond avec le trajet de la conjugaison : parti d’un « je » qui est encore la forme la plus fidèle de l’anonymat, l’homme-auteur conquiert peu à peu le droit à la troisième personne, au fur et à mesure que l’existence devient destin, et le soliloque Roman. Ici l’apparition du « il » n’est pas le départ de l’Histoire, elle est le terme d’un effort qui a pu dégager d’un monde personnel d’humeurs et de mouvements une forme pure, significative, donc aussitôt évanouie, grâce au décor parfaitement conventionnel et mince de la troisième personne.
La réflexion de Claude-Edmonde Magny sur Kafka, à laquelle Blanchot se réfère dans « La lecture de Kafka » (1945), aborde également cette question en détail tout au long de l’évolution de l’œuvre de Kafka. Dans le quatrième chapitre des Sandale d’Empédocle, Magny affirme tout d’abord que deux étapes sont nécessaires à la formation d’une véritable œuvre d’art : la « délivrance » et la « création ». La « délivrance » est l’étape où l’auteur écrit de manière désordonnée ses vagues sentiments sur une feuille de papier, alors qu’à ce stade, où n’a lieu qu’un dialogue subjectif avec soi-même, seule l’« expression » a lieu. Parmi les œuvres qui restent en « expression », Magny cite les œuvres de jeunesse de Flaubert, Les Cahiers d’André Walter de Gide et Betrachtung [Contemplation] de Kafka. Pour qu’il y ait véritablement une création, l’auteur doit quitter cette étape et se détacher de l’œuvre. La tentative de Magny d’examiner le « sens profond » de cet « effacement de l’auteur » la conduit au « corrélat objectif » d’Eliot, qui à son tour la conduit à l’écriture du Verdict par Kafka. Vérifions :
[s]i l’auteur doit être absent de son œuvre, c’est qu’à cette condition seulement on sera sûr qu’il a dépassé le plan de l’expression pour aborder à celui de la réalisation, que, au lieu d’une expression lyrique et subjective de ses propres désirs, il a réussi à construire un « corrélat objectif » selon l’expression de T. S. Eliot, de ce qu’il veut exprimer, à transposer son émotion originellement incommunicable en une concrétion de rythmes, de métaphores ou d’événements qui produira la même impression sur le public.
« Corrélat objectif [objective correlative] » est un terme que T. S. Eliot a proposé dans son texte sur Shakespeare, « Hamlet » (1919), qui désigne un équivalent externe de l’émotion propre à l’auteur et que celui-ci souhaite évoquer aux lecteurs. L’accord entre ce corrélat objectif et des émotions produirait une « “inévitabilité” artistique ». Selon Eliot, à la différence des autres œuvres de Shakespeare, Hamlet est un échec parce qu’il ne parvient pas à dépeindre le corrélat objectif et que, par conséquent, l’histoire n’est pas inévitable :
The only way of expressing emotion in the form of art is by finding an “objective correlative”; in other words, a set of objects, a situation, a chain of events which shall be the formula of that particular emotion; such that when the external facts, which must terminate in sensory experience, are given, the emotion is immediately evoked. […] The artistic “inevitability” lies in this complete adequacy of the external to the emotion; and this is precisely what is deficient in Hamlet.
En se référant à ce « corrélat objectif », Magny dit qu’un roman qui reste « en rapport direct avec les impressions qui ont déterminé à écrire » reste faible, qu’il faut « construire un complexe de situations et de caractère qui leur soit équivalent », qu’il faut pour cela que « le “cordon ombilical” soit coupé, et l’œuvre capable de vivre sa vie propre ». À ce moment-là, l’écrivain s’annihile. Et Magny mentionne Kafka : « on trouvera plus loin un “procès-verbal” rédigé par Kafka lorsqu’il venait d’écrire Le Verdict, relatif à cette annihilation créatrice ». Cependant, la « création » ne se trouve pas dans toutes les œuvres de Kafka. Selon Magny, le premier recueil Contemplation n’est qu’une « expression » qui ne parvient pas à la « création ». En revanche, dans un passage écrit juste après avoir terminé Le Verdict, on peut reconnaître l’« annihilation créatrice » exemplaire. C’est que Kafka est parvenu à la « création » avec Le Verdict. Lorsque Blanchot écrit ceci dans « Kafka et la littérature », il se réfère sans aucun doute à cet article de Magny :
Il apparaît frappant à plusieurs commentateurs, en particulier à Claude-Edmonde Magny, que Kafka ait éprouvé la fécondité de la littérature (pour lui-même, pour sa vie et en vue de vivre), du jour où il a senti que la littérature était ce passage du Ich au Er, du Je au Il. C’est la grande découverte de la première nouvelle importante qu’il ait écrite, Le Verdict, et l’on sait qu’il a commenté cet événement de deux manières : pour rendre témoignage de sa rencontre bouleversante avec les possibilités de la littérature ; pour se préciser à lui-même les rapports que cette œuvre lui a permis d’éclaircir. C’est, dit Mme Magny reprenant une expression de T. S. Eliot, qu’il avait réussi à construire un « corrélat objectif » de ses émotions originellement incommunicables […].
Le passage de la première personne à la troisième personne, de la subjectivité à l’objectivité, de l’« expression » par la « délivrance » à la « réalisation » par la « création », donc. Alors, l’idée de Blanchot est-elle la même ?
3. L’aporie du langage et la troisième personne
Cependant, à la suite du passage ci-dessus, Blanchot écrit ceci :
Et pourtant, il semble qu’il se passe quelque chose de plus curieux encore. […] Tout se passe comme si, plus il s’éloignait de lui-même, plus il devenait présent. Le récit de fiction met, à l’intérieur de celui qui écrit, une distance, un intervalle (fictif lui-même), sans lequel il ne pourrait s’exprimer. Cette distance doit d’autant plus s’approfondir que l’écrivain participe davantage à son récit. Il se met en cause, dans les deux sens ambigus du terme : c’est de lui qu’il est question et c’est lui qui est en question – à la limite, supprimé.
Blanchot s’intéresse à la « distance » dans les œuvres de Kafka. C’est que dans les œuvres de Kafka, l’auteur se met en cause dans les deux sens : c’est de lui qu’il est question et c’est lui qui est en question et supprimé. Ce qui est dit ici est quelque peu différent de l’« effacement de l’auteur » que Magny a évoqué, un peu différent aussi de la « mort de l’auteur » que Barthes avancera plus tard, différent également de l’« autonomie du langage » dont Rancière tentera d’écrire la généalogie. C’est pourquoi Blanchot écrit ceci dans L’Espace littéraire :
Ce qui parle en lui [celui qui écrit], c’est ce fait que, d’une manière ou d’une autre, il n’est plus lui-même, il n’est déjà plus personne. Le « il » qui se substitue au « Je », telle est la solitude qui arrive à l’écrivain de par l’œuvre. « Il » ne désigne pas le désintéressement objectif, le détachement créateur.
Blanchot pense au journal de Kafka du 19 septembre 1917, qu’il avait déjà cité dans « Le Je littéraire ». Lisons la traduction par Blanchot :
Je n’ai jamais pu comprendre que tout homme capable d’écrire ait le pouvoir d’objectiver sa douleur, au sein même de la douleur. Ainsi moi, par exemple, la tête encore toute brûlante de malheur, je puis même aller plus loin et, grâce à un don qui n’a rien à faire avec le malheur, je peux broder là-dessus… Et ce n’est pas un mensonge, et cela ne console pas ma douleur : c’est simplement un débordement miséricordieux de toutes mes forces, au moment où ma douleur semble avoir justement épuisé toutes mes forces, les avoir raclées jusqu’au tréfonds de l’être. Qu’est-ce donc que cette surabondance ?
Blanchot examine ce problème à la lumière de l’expression « débordement de forces » de Kafka :
Le mystère est le suivant : je suis malheureux, je m’assieds à ma table et j’écris : « Je suis malheureux. » Comment est-ce possible ? On voit pourquoi cette possibilité est étrange et, jusqu’à un certain point, scandaleuse. Mon état de malheur signifie épuisement de mes forces ; l’expression de mon malheur, surcroît de forces. Du côté de la douleur, il y a impossibilité de tout, vivre, être, penser ; du côté de l’écriture, possibilité de tout, mots harmonieux, développements justes, images heureuses.
Le « moi qui suis malheureux » et le « moi qui écris » sont en désaccord. La troisième personne apparaît alors comme une sorte d’astuce qui résout étrangement cette aporie inhérente à l’écriture. Le « moi qui suis malheureux » n’est pas un « moi » qui peut être désigné par le langage. Alors, si on en fait non pas « moi » mais « quelqu’un qui n’est personne », alors je suis effacé et mon malheur n’est pas guéri, mais là, cependant, « mon malheur » apparaît avec une épaisseur linguistique. C’est pourquoi Blanchot écrit ceci :
Il ne me suffit donc pas d’écrire : Je suis malheureux. Tant que je n’écris rien d’autre, je suis trop près de moi, trop près de mon malheur, pour que ce malheur devienne vraiment le mien sur le mode du langage : je ne suis pas encore vraiment malheureux. Ce n’est qu’à partir du moment où j’en arrive à cette substitution étrange : Il est malheureux, que le langage commence à se constituer en langage malheureux pour moi, à esquisser et à projeter lentement le monde du malheur tel qu’il se réalise en lui.
4. Là où « Il est malheureux » est possible
Intéressons-nous un peu plus à la phrase « Il est malheureux ». Si l’on suit Benveniste, « Je suis malheureux », « Êtes-vous malheureux ? » sont des discours qui se rapportent directement aux locuteurs dans le moment présent de l’énonciation et qui tentent d’influencer l’autre personne d’une manière ou d’une autre. Dans cette mesure, ce « je » et ce « vous » sont des « personnes » en nom et en substance, alors que « Il est malheureux » n’est qu’un énoncé qui n’implique pas les locuteurs. Ce « il » n’est pas « personne », il est non-personne. Ce point de vue sur la personne est fondé sur l’idée que tous les énoncés peuvent être divisés en « discours » et en « histoire » en fonction de la temporalité et de la personne. D’après cette perspective, l’« histoire », langue du récit et de l’historiographie, est écrite à l’aoriste (passé simple) et à la troisième personne, et où « personne ne parle ici ; les événements semblent se raconter eux-mêmes ». La troisième personne qui est employée dans l’« histoire » serait non-personne qui n’a rien à voir avec l’énonciation.
Mais ce que Käte Hamburger, qui avait lié le langage littéraire (fiction épique, roman) à la troisième personne avant Benveniste, a constaté dans La Logique de la littérature est plus complexe. Car l’une des propositions soumises par Hamburger est que le passé du roman ne représente pas le passé. L’élément le plus important qui rend cela possible est que dans le roman, la subjectivité du langage peut être située dans la troisième personne à laquelle le discours se réfère (« je »-origine fictionnel) plutôt que dans le « je » autoréférentiel qui émet le discours et que donc l’omniscience mentale de la personne désignée à la troisième personne est rendue possible d’une manière qui n’est pas possible dans la réalité. Dorrit Cohn remarque que « where Hamburger’s theory differs from all of these typologies is that for her, psychic omniscience is not a narrative type or mode or device or technique, but the pivotal structural norm that rules the realm of third-person fiction and that is logically ruled out in all other discursive realms ».
C’est Ann Banfield qui a succédé à Hamburger et qui a analysé de manière intensive le style indirect libre à la recherche d’une manière d’être du langage qui soit impossible dans le langage courant. Et Shigeyuki Kuroda est un linguiste qui a fait des considérations similaires pour la langue japonaise. Le problème de Kuroda est que les adjectifs et les verbes décrivant des sensations ont des personnes limitées auxquelles ils peuvent être associés dans le langage courant. Par exemple, en japonais, « j’ai chaud », « tu as chaud », « Jean a chaud » sont tous utilisés sans problème dans la langue de tous les jours. Il s’agit dans tous les cas de « reportive style », soit qu’ils rendent compte de leurs propres sensations du point de vue du « moi », soit qu’ils rendent compte de la façon dont ils voient les autres. En revanche, « tu as chaud », « Jean a chaud », « Jean avait chaud » ne sont pas rapportés de « mon » point de vue et ne sont pas utilisés dans le langage courant en japonais car ils donnent une impression étrange. Dans les fictions, cependant, ces styles « non reportive » peuvent être utilisés sans aucun problème. Selon Kuroda, les phrases narratives fictives en style « non reportive » expriment directement le point de vue, les sentiments, les sensations et les états internes des personnages, qui sont désignés à la troisième personne, et ne sont pas rapportés par le narrateur.
À propos de ces recherches de Kuroda, Banfield remarque que « pour des langues comme l’anglais, le français ou l’allemand, l’équivalent du style non narratif dont parle Kuroda pour le japonais est connu des grammairiens modernes sous le nom de style indirect libre ou d’erlebte Rede ». Si c’est le cas, nous pourrions superposer ici « Il est malheureux » de Kafka-Blanchot. Dans le monde du discours dans lequel nous vivons, il n’y a pas de place pour que « Il est malheureux » s’établisse (au moins en japonais). Les articles de journaux doivent être rédigés dans un « style de reportage », c’est-à-dire de « mon » point de vue (« il a l’air malheureux », « il semble malheureux »). Mais il y a un endroit où dire « il est malheureux » a un sens – un sens qui n’est possible que là. Là, « il » est la troisième personne, mais avec « ma » singularité. On peut dire que la littérature est un tel lieu.
5. La troisième personne et l’impersonnel
Cependant, est-ce qu’il y a des relations entre le passage de « Je suis malheureux » à « Il est malheureux » et l’impersonnalité du « il » ? Quelles sont les relations entre « il » de « Il est malheureux » et « il » de « Il pleut » ? Banfield fait correspondre cette dualité à la division linguistique de la langue du roman :
elle-même[la langue du roman] divisée entre deux types de phrases : la phrase de la narration objective et la phrase qui représente la subjectivité. La première raconte un espace et un temps publics […] ; elle utilise les temps du passé, sans que leur valeur de passé soit repérée par rapport à un présent. La seconde phrase présente un emploi caractéristique du passé contemporain de maintenant et des autres déictiques de temps. Ces deux phrases possèdent donc des propriétés linguistiques qui les distinguent des phrases du discours ordinaire. Tel est aussi le propos de Maurice Blanchot, qui fait état d’une division radicale dans la langue de la fiction narrative : « d’une part, il y a quelque chose à raconter, c’est le réel objectif tel qu’il se donne immédiatement sous un regard intéressé et, d’autre part, ce réel se réduit à être une constellation de vies individuelles, de subjectivités […] » (1969b : 559). Cette division correspond, selon lui, aux deux emplois du pronom il en français : il, pronom personnel, « “il” multiple et personnalisé, “ego” manifeste sous le voile d’un “il” d’apparence », qui se traduit en anglais par he ; et il, pronom impersonnel, que l’on trouve dans des constructions comme il pleut ou, pour reprendre l’expression préférée de Blanchot, comme il y a (1980 : 169), et qui se traduit en anglais par it.
Ainsi, dans la langue du roman, ou dans le langage littéraire, il y a deux « il » : le premier « il » est associé à une réalité « objective » et le deuxième associé à une réalité « subjective », mais les deux se distinguent du discours ordinaire parce qu’aucun des deux n’est égocentrique. Banfield voit la « neutralité du il dans le roman » dans cette dualité même du « il ». S’il est neutre, c’est qu’« il neutralise non seulement les distinctions de genre mais également la référence de personne dont “il” est normalement porteur ». Et dans ce sens, elle reconnaît une certaine relation entre Blanchot et Russel : « Dans l’un et l’autre cas, le projet est bien celui d’une révision du projet cartésien » et « dans les deux cas, le but reste toujours ce que Blanchot appelle “le dehors” ». Son article « Le nom du sujet : le il », qu’on trouve dans le numéro consacré à Blanchot de Yale French Studies, est justement le développement d’une thèse selon laquelle le vrai nom du sujet cartésien cogito n’est pas « je » mais « il ». Et ce développement se réfère notamment à Blanchot et à Russel. C’est pourquoi Banfield conclut les deux textes concernant leurs relations avec une citation de Thomas l’Obscur :
Je pense, donc je ne suis pas. […] Je pense : là où la pensée s’ajoute à moi, moi, je puis me soustraire de l’être, sans diminution, ni changement, par une métamorphose qui me conserve à moi-même en dehors de tout repaire où me saisir. C’est la propriété de ma pensée, non pas de m’assurer de l’existence, comme toutes choses, comme la pierre, mais de m’assurer de l’être dans le néant même et de me convier à n’être pas pour me faire sentir alors mon admirable absence. (Blanchot 1950 : 114-116)
Il y a quand même une difficulté dans la théorie de Banfield. C’est qu’elle ne prête pas attention à la distinction que Blanchot fait entre l’impersonnalité flaubertienne, c’est-à-dire, le désintéressement de l’auteur, et l’impersonnalité kafkaïenne, qui nous semble pourtant importante. Tout de même, son approche des textes de Blanchot dans une vue d’ensemble et dans un contexte plus large semble avoir quelque chose de suggestif.
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Kai Gohara est professeur à l’Université de Tokyo (Japon). Elle a soutenu sa thèse en 2007 à l’Université Paris 7 et a publié en japonais L’Image minimale de la littérature – sur Maurice Blanchot (2011). Elle a publié des études de l’œuvre de Blanchot en japonais et en français. Elle a participé aux traductions en japonais de L’Instant de ma mort, de L’Entretien infini et des Chroniques littéraires du Journal des débats.