Espace Maurice Blanchot                                                












|Accueil|Articles|Association|Bibliographie|Bibliographie critique|Biographie|Colloques|Correspondances|Historique|Presse|Liens|Crédits et contact|

 

Espace Maurice Blanchot - www.blanchot.fr
ISSN: 1765-291X

Fondateur
Parham Shahrjerdi

Comité de direction

Christophe Bident, Jérémie Majorel, Parham Shahrjerdi.

Comité de rédaction

Monique Antelme, Andrew Benjamin, Gisèle Berkman, Vanghélis Bitsoris, Marco Ciaurro, Marcus Coelen, Danielle Cohen-Levinas, Jonathan Degenève, Marco Della Greca, Juan Manuel Garrido, Kai Gohara, Kevin Hart, Leslie Hill, Mike Holland, Susanna Lindberg, Charlotte Mandell, Laura Marin, John McKeane, Ginette Michaud, Marcelo Jacques de Moraes, Jean-Luc Nancy, Yuji Nishiyama, Paul-Emmanuel Odin, Hannes Opelz, Joon-Sang Park, Edson Rosa da Silva, Benoît Vincent, Serge Zenkine, Giuseppe Zuccarino.





















Parler dans la voix de l’autre (Blanchot, Levinas, Bataille) Print

Parler dans la voix de l’autre (Blanchot, Levinas, Bataille)1

João Camillo Penna

UFRJ/Brésil

Que dire de la circulation de références, d’expériences, de textes et de concepts, entre Maurice Blanchot, Emmanuel Levinas et Georges Bataille? Les renvois réciproques entre Blanchot et Levinas sont très connus. Par exemple, dans le petit article “Il y a”, de 1946, repris dans De l’existence à l’existant (1947), un texte écrit en captivité pendant la guerre, Levinas renvoie les lecteurs à Thomas l’obscur, le premier roman de Blanchot, qui, selon Levinas, “s’ouvre sur la description de l’il y a”, en particulier les pages dédiées à l’expérience de la nuit. Blanchot, de son côté, fera autant, dans “La littérature et le droit à la mort”, texte fondamental de la critique blanchotienne, où il renvoie à la même notion d’il y a (dans le livre et l’article de Levinas), comme “ce courant anonyme et impersonnel de l’être qui précède tout être”.2 Les notions de neutre, de remue-ménage, d’autre, de dehors, peuvent être aussi bien attribuées à l’un comme à l’autre.

Avec Bataille, cela ne se passe pas autrement. On sait que la phrase centrale de L’expérience intérieure, qui décrit la règle fondamentale de la souveraineté de l’expérience, “l’expérience est elle-même autorité (mais l’autorité s’expie)”, attribuée par Bataille à Blanchot, est en fait de Bataille. Elle apparaît presque sous la même forme dans un texte d’Acéphale, “La folie de Nietzsche”.3

De même, ce qui est encore plus inquiétant, c’est un fait connu de la critique de Blanchot que la scène de la mort de J., dans L’arrêt de mort, le récit de 1948 de Blanchot, reprend avec une précision qui ne peut pas être fortuite certains détails de l’agonie de Laure, le pseudonyme de Colette Peignot, la compagne de Bataille. Le parallèle des dates est frappant: J. meurt en 1938, peu de temps après les accords de Munich, exactement comme Laure. Les ressemblances entre les morceaux sur la mort de Laure insérées dans son journal de guerre, Le coupable, ne laissent pas de doute. La coïncidence est d’autant plus frappante que Blanchot ne connaissait pas Bataille à cette époque. La mort de J. est donc la mort de l’autre de l’autre, de l’amie de l’ami, dans une espèce de “gémellité de la souffrance”, dans l’expression de Christophe Bident.4

Le critique américain Joseph Libertson a une fois remarqué avec une extraordinaire justesse que l’anomalie qui hante les textes de ces trois auteurs est que “chacun de ces penseurs a la capacité et l’inclinaison de parler dans les voix des deux autres”. 5 Il ne s’agit absolument pas d’influence, mais de mise en rapport profond. Les notions spécifiques que l’un emprunte à l’autre – mais la notion d’emprunt présuppose déjà une origine, ce qui n’est pas le cas – sont peut-être moins l’enjeu ici que le fait qu’elles installent un rapport de communication (c’est le terme de Bataille), ou de contagion (c’est le terme de Bataille repris par Nancy), qui est propre à l’amitié, ou qui est la propriété pour ainsi dire impropre de celle-ci, et qu’il faudrait sans doute prendre le temps d’analyser. D’autant plus que c’est aux alentours de ces amitiés, ou grâce à un nouveau statut de l’amitié, que se fait la conversion politique de Blanchot, c’est le terme de Philippe Lacoue-Labarthe, entre l’idéologue d’extrême droite qu’il était avant la guerre et l’écrivain et le critique de gauche ou même d’extrême gauche de l’après-guerre. Entre ces deux Blanchot, se trouve en effet la Deuxième Guerre mondiale, et tout ce qu’elle a représenté comme crise indépassable pour ces penseurs.


*


Essayons de reconstituer quelque chose des circonstances de l’amitié de ces trois hommes, avant d’avancer dans l’analyse du sens de ces rapprochements. Levinas, “le seul ami que je tutoie”, comme le disait Blanchot, et lui se sont rencontrés, on le sait, à Strasbourg en 1926, où ils étaient tous les deux étudiants; c’est par le truchement de Levinas que Blanchot a fait la découverte essentielle de Husserl et de Heidegger, ainsi que de Buber et d’autres, encore dans les années 1920. En retour, Levinas a découvert Valéry et Proust par l’intercession de Blanchot. Lorsqu’il a été invité à parler de lui, Levinas a rappelé qu’ils étaient très distants dans le spectre politique à l’occasion de leur rencontre. Blanchot était de droite, un “monarchiste”, dit Levinas, mais cette distance ne les a pas empêchés de se retrouver tous les deux, “mais nous eûmes très vite accès l’un a l’autre”, dit-il.6

Et pourtant, l’écriture publique des deux amis commence dans les années 1930, de manière assez opposée. Levinas publie sa thèse sur Husserl en 1930, la première monographie sur l’œuvre du philosophe allemand en France; tandis que vers ces mêmes années (en 1931, plus précisément), Blanchot commence une carrière fulgurante de journaliste politique, nationaliste, d’extrême droite, proche des cercles de Charles Maurras, dans des revues en général liées aux dissidents de l’Action Française (le mouvement qui surgit autour des positions antidreyfusardes, sous l’empreinte de Maurras), mais qui sont toujours très imprégnées de son héritage. Tout à fait voué au projet d’une révolution spirituelle, qui aura comme but de faire la France revenir à sa propre essence, il écrit dans un texte emblématique de cette période-là, par exemple: “La France n’existe aujourd’hui ni dans le régime, ni dans l’État, ni dans les mœurs”.7 Le non-conformisme de Blanchot est radicalement antiparlementariste et antimatérialiste. Il faut en somme que la France redevienne la France, et ceci, si nécessaire, par des moyens violents, par une révolution, en tous sens l’opposée d’une révolution marxiste. La France “fait défaut”, nous n’avons que des ruines d’un “monde sans âme”, qu’il faudrait détruire sans pitié pour le faire remplacer par un ordre nouveau. Le programme lancé par les textes de Blanchot appelle à une “purification” spirituelle qui coïncide avec une purification nationale.8

Or dans ces diatribes de jeune fasciste (ou parafasciste) il n’y a pas de place pour Emmanuel Levinas. Les thèmes et auteurs discutés par les deux amis doivent être maintenus dans la réserve de leur intimité. Les références croisées entre les deux datent toutes de l’après-guerre. Dès le premier roman, Thomas l’obscur, écrit entre 1932 et 1940, en marge de l’activité de chroniqueur de revues, “l’écriture du jour”, il y a un intense dialogue avec les thèmes de la philosophie lévinassienne. Cela se passe comme si cette amitié avait dû attendre la guerre pour pouvoir apparaître dans l’œuvre publique de Blanchot.

J’ai parlé un peu plus haut de l’il y a, le nom donné par Levinas à l’expérience de la révélation de l’être en tant qu’horreur. “Le frôlement de l’il y a, c’est l’horreur”, écrit Levinas.9“Toute civilisation qui accepte l’être, ce désespoir tragique qu’il comporte et les crimes qu’il justifie, mérite le nom de barbare”, écrit encore Levinas dans De l’évasion. La révélation de l’être se fait dans une expérience de l’étrangeté et du heurt comme “mal d’être”, c’est-à-dire comme expérience concrète, corporelle, du mal. À l’opposé de l’angoisse heideggérienne, l’il y a est expérimenté dans des états corporels comme la faim, la nécessité, la nudité, la fatigue. L’être est compris comme événement anonyme, saisi par exemple dans le pronom “il” dans les formules impersonnelles comme “il pleut” ou “il fait chaud”.10 Levinas parle de l’expérience du “monde cassé”, du “monde bouleversé”, de l’expérience en somme de la “fin du monde” comme moment limite où l’on ne trouve pas la mort, comme on aurait pu le croire, mais “le fait anonyme de l’être”.11 L’événement de l’il y a consiste dans la dépersonnalisation ou la dissolution des existants(c’est le mot qui traduit le Seiende heideggérien à l’époque) dans le courant anonyme de l’existence (c’est-à-dire l’être), qui dissout toute distinction entre sujet et objet, entre l’intérieur et l’extérieur. L’il y a, c’est la première figure du dehors, ce milieu négatif dont Blanchot a fait le centre de l’espace littéraire, que Levinas décrit très tôt, dans De l’évasion, comme une sortie de la philosophie, et du monde.

Je cite un morceau du passage de Thomas l’obscur dont parle Levinas:


La nuit lui parut bientôt plus sombre, plus terrible que n’importe quelle autre nuit, comme si elle était réellement sortie d’une blessure de la pensée prise ironiquement comme objet par autre chose que la pensée. C’était la nuit même. Des images qui faisaient son obscurité l’inondaient, et le corps transformé en un esprit démoniaque cherchait à se les représenter. Il ne voyait rien et, loin d’être accablé, il faisait de cette absence de vision le point culminant de son regard. Son œil, inutile pour voir, prenait des proportions extraordinaires, se développait d’une manière démesurée et, s’étendant sur l’horizon, laissait la nuit pénétrer en son centre pour se créer un iris. Par ce vide c’était donc le regard et l’objet du regard qui se mêlaient. Non seulement cet œil qui ne voyait rien appréhendait quelque chose, mais il appréhendait la cause de la vision. Il voyait comme un objet ce qui faisait qu’il ne voyait pas. En lui son propre regard entrait sous la forme d’une image au moment tragique où ce regard était considéré comme la mort de toute image.12


Quelque chose concernant l’obscurité de l’épithète du personnage, inscrit dans le titre du roman, se trouve sans doute joué dans cet excès unique de la nuit, une nuit “plus sombre, plus terrible que n’importe quelle autre nuit”, “la nuit même”. La nuit informe est vécue comme liquide vide, où sujet et objet se mêlent (“le regard et l’objet du regard”), ou plutôt, plus rigoureusement, où l’objet de la vision devient l’absence même de vision (“ce qui faisait qu’il ne voyait pas”), la “cause de la vision”. L’œil qui ne sert plus à voir s’étend alors jusqu’à couvrir toute l’épaisseur vide de l’espace, jusqu’à la limite de l’horizon. L’absence de vision fait objet, « la forme d’une image » qui est « la mort de toute image ».

Ce passage doit être lu à côté de certains morceaux de De l’existence à l’existant. “La nuit est l’expérience même de l’il y a,” écrit Levinas. Et un peu plus loin: “La disparition de toute chose et la disparition du moi, ramènent à ce qui ne peut disparaître, au fait même de l’être auquel on participe, bon gré mal gré, sans avoir pris l’initiative, anonymement”.13 Il s’agit pour Blanchot comme pour Levinas ni plus ni moins que de l’expérience de l’être anonyme, l’absence de vision qui est la cause de la vision, écrit Blanchot. Levinas décrit l’événement de l’être comme “participation” à l’être; il utilise ici le concept de Lévy-Bruhl, j’y reviendrais.


*


Bataille et Blanchot se rencontrent en décembre 1940, la “terrible” année 1940, comme l’a décrit Bataille, où l’on signe l’Armistice du 22 juin, scellant la défaite de la France devant l’Allemagne, et les conditions de l’occupation allemande du territoire français. Il y a quelque chose d’improbable dans cette rencontre. Blanchot, le journaliste d’extrême droite, avec une œuvre toute à être écrite; Bataille, proche des milieux communistes, membre dissident d’une série de groupes d’avant-garde, dont le surréalisme, et ensuite, la revue Documents, Critique sociale,Acéphale, Contre-Attaque, le Collège de sociologie, entre autres. La guerre vient interrompre le projet de fondation d’une communauté, que Bataille poursuit de manière insistante, en même temps que la rencontre avec Blanchot relance le projet communautaire d’une manière radicalement différente, comme “communication”, et communauté des amis.

Il est probable que les positions politiques de Bataille aient influencé celles de Blanchot, même si les deux hommes n’ont rien dit à ce sujet.14 L’année 1941 est pour Bataille celle de la publication de Madame Edwarda, un récit qu’affectionnait Blanchot plus que tous les autres. C’est autour des deux que s’organisent à partir de cette année des réunions qui rassemblent des amis, où l’on discute et lit les morceaux du livre que Bataille est en train d’écrire, L’expérience intérieure. Bataille a le projet de créer un « Collège socratique », qui aurait pour objet la discussion de la question de l’impossibilité de constituer une communauté conçue sur le modèle fusionnel de la communion. « Communiquer veut dire essayer de parvenir à l’unité et d’être à plusieurs un seul, ce qu’a réussi à signifier le mot de communion », écrit-il. 15

La communication semble en quelque sorte remplacer la nostalgie de la communauté, après la découverte de son impossibilité, même si la figure de la communion y demeure. Mais c’est un essai, un projet de « parvenir à l’unité et d’être à plusieurs un seul », et pas un fait. La communication consiste dans la « négation de l’isolement », dira aussitôt Bataille. En même temps, cette « fusion », « la seule forme de vie ardente », c’est tout l’enjeu de L’expérience intérieure, ne peut plus se faire dans la méditation des objets extérieurs comme Dieu, elle doit donc s’intérioriser.16

Il semble qu’une des premières définitions de « communication » apparaît dans le dialogue avec Laure, justement, la compagne de Bataille, et même que c’est elle qui l’a suggérée à Bataille. La communication est essentiellement liée à la notion de sacré. Dans une note écrite par Bataille et Leiris dans le petit volume des Écrits de Laure, ils mettent en rapport le sacré et le sacrifice que les sociologues avaient trouvés dans les « sociétés moins développées que les nôtres », avec la différence que l’expérience dont il est question est consciente d’elle-même. Le sacré est « lié à des moments où l’isolement de la vie dans la sphère individuelle est tout à coup brisé, moments de communication non seulement des hommes entre eux mais des hommes avec l’univers dans lequel ils sont ordinairement comme étrangers : communication devrait s’entendre ici dans le sens d’une fusion, d’une perte de soi-même dont l’intégrité ne s’accomplit que par la mort et dont la fusion érotique est une image. »17

La communication reprend donc l’expérience du sacrifice ethnographique profondément teintée de christianisme. La fusion, la perte de soi, c’est déjà la communion. C’est toute l’expérience d’Acéphale qui est en jeu ici, avec le projet de fondation d’une communauté par le sacrifice d’un de ses membres, dont l’échec a conduit Bataille à la refaçonner comme expérience intérieure. La communion ne peut pas fonder une communauté, parce que celle-ci n’est pas fondée sur la mort de soi, mais sur celle d’un autre. C’est Jean-Luc Nancy qui reprend le schéma bataillien : « La communauté est révélée dans la mort d’autrui : elle est ainsi toujours révélée à autrui. La communauté est ce qui a lieu toujours par autrui et pour autrui. […] Ce n’est pas une communion qui fusionne les moi en un Moi ou en un Nous supérieur. C’est la communauté des autrui. La véritable communauté des êtres mortels, ou la mort en tant que communauté, c’est leur communion impossible. »18

Le modèle de la communauté n’est pas celui d’un sujet-substance, d’un moi élargi. Impossible de s’en approprier le sens comme présence à soi. « La mort en tant que communauté », la mortalité comme limite à la fusion communielle démarque le terrain de la communauté comme relève moderne de la religion, et antidote contre le fascisme.

Le fascisme fait œuvre de la mort, il est fondé sur une opération de la mort comme passage et transfiguration de l’être mort dans la substance ou le sujet de la patrie, le sol, le sang natal, la nation, etc.19 Mais la mort de la communauté, la mort d’autrui, rend impossible de faire œuvre de la mort.

C’est pour cela que l’impossible mort de soi, ou son imitation, la fusion érotique, ne donnent pas de communauté. C’est donc la mort de l’ami, la mort d’autrui, pas de l’amant – parce que l’amant mort est l’ami ‒ qui fournit le modèle de la communauté comme impossible communion. C’est là que se rejoignent Blanchot et Bataille, autour d’une amitié conçue comme pacte célébré sur cette impossible communion. C’est, somme toute, là que réside le projet de leurs textes de cette époque, qui semblent chercher ce bout de pensée commune, comme Thomas l’obscur, L’arrêt de mort et Madame Edwarda.20

Dans sa réponse à Jean-Luc Nancy, Blanchot reprend le thème de la communication bataillienne et refonde  l’expérience de la mort d’autrui déjà comme absence d’autrui. La communication est « […] l’exposition à la mort non plus de moi-même, mais d’autrui dont même la présence vivante et la plus proche est déjà l’éternelle et l’insupportable absence, celle que ne diminue le travail d’aucun deuil. Et c’est dans la vie même que cette absence d’autrui doit être rencontrée, c’est avec elle – sa présence insolite, toujours sous la menace préalable d’une disparition – que l’amitié se joue et à chaque instant se perd, rappel sans rapport ou sans rapport autre que l’incommensurable ».21

La communauté des amis mène alors à « l’infini de l’abandon », à l’infinie séparation, la présence d’autrui déjà sentie comme sa disparition ou sa perte imminente. C’est « la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté », comme le dira Blanchot.22 Blanchot parle déjà de Bataille en termes très proches d’Emmanuel Levinas. « Rappel sans rapport ou sans rapport autre que l’incommensurable », reprend presque terme à terme le Levinas de Totalité et infini, où il est question de l’incommensurabilité de l’autre dans une pensée de l’éthique. Voici ce passage sur la phénoménologie du contentement : « La totalité du contentement révèle sa phénoménalité lorsque cette extériorité – incommensurable par rapport aux besoins – rompt l’intériorité par cette incommensurabilité même. L’intériorité se découvre alors comme insuffisante. »23 Ceci parce que, comme le formule à la fin Levinas : « L’être est extériorité. »24


*


Quand il décrit le fonctionnement de l’il y a, Levinas a recours au concept de « participation » façonné par l’anthropologue Lévy-Bruhl. La participation des « primitifs » n’a rien à voir ni avec la méthexis platonicienne, ni avec le sacré, tel qu’il est conçu par Durkheim. Tous les deux sont fondamentalement subordonnés à la pensée de l’identité. Au contraire, dans la participation « l’identité des termes se perd. Ils se dépouillent de ce qui constitue leur substantivité même. La participation d’un terme à l’autre n’est pas dans la communauté d’un attribut. » Et Levinas conclut : « un terme est l’autre ». C’est-à-dire, explique-t-il encore,  que « l’existence privée de chaque terme, maîtrisée par le sujet qui est, perd ce caractère privé, retourne à un fond indistinct : l’existence de l’un submerge l’autre et, par là même, n’est plus l’existence de l’un. »25 Contrairement à ce qu’en dit Durkheim, les « religions primitives » ne contiennent pas une forme encore impersonnelle de Dieu, qui prépare déjà le Dieu révélé ; l’il y a nous ramène plutôt à « l’absence de Dieu, à l’absence de tout étant ».26

La notion de « contagion », un autre mot pour communication, désigne chez Bataille précisément la même chose. « Ce que tu es, écrit Bataille, tient à l’activité qui lie les éléments sans nombre qui te composent, à l’intense communication de ces éléments entre eux. Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, de chaleur ou des transferts d’éléments, qui constituent intérieurement la vie de ton être organique. La vie n’est jamais située en un point particulier : elle passe d’un point à l’autre […]. »27 La quatrième partie de L’expérience intérieure s’ouvre sur une citation de Thomas l’obscur, celle que je viens de citer, la même que Levinas avait considéré comme l’exemple type de l’il y a. Bataille voit posés dans le roman de Blanchot les termes d’une nouvelle théologie, une théologie sans objet ou, comme il le dit, « qui n’a que l’inconnu pour objet ».28 Rappelons le morceau de cette formule frappante : « En lui son propre regard entrait sous la forme d’une image au moment tragique où ce regard était considéré comme la mort de toute image. »29 La nouvelle théologie est celle où le regard qui ne voit rien devient lui-même, tragiquement, l’image qui est la mort de toute image. Les fondements de toute vie « spirituelle », encore cachés dans le roman, écrit Bataille, sont explicités oralement, dans leur entretien, mais même là, d’une manière non moins discrète, puisque dans la présence de Blanchot, il a « soif de silence ». Voilà de quoi il s’agit, in fine, dans la communication et son rapport étroit avec l’amitié.

Aussi bien dans la participation que dans la contagion se dissout toute notion d’identité substantielle ou de sujet. « Un terme est l’autre » dit Levinas, « la vie […] passe d’un point à l’autre », dit Bataille, « le regard et l’objet du regard se mêlent », dit Blanchot. L’expérience dont chacun fait preuve défait l’existence privée et maitrisée du sujet, communique énergétiquement chaque point particulier, mêle tout contour dans le vide d’une nuit sans contours, où ne subsiste ni sujet ni objet. Alors tout devient composé, hybride, métamorphosé, dépourvu d’intériorité, jeté dans un dehors informe, indistinct. Tout être est autre ou extériorité, c’est le mythe de la pureté qui est définitivement cassé par ce mouvement d’altération constitutive où toute identité est définitivement jetée dans le dehors.

Le mécanisme décrit parfaitement l’enjeu de l’amitié telle qu’elle est vécue par Blanchot, Bataille et Levinas. On soupçonne que c’est par quelque chose de semblable, par l’altération imprimée chez Blanchot par ces deux amis, ou plutôt avec ces deux amis, qu’il a pu cesser d’être fasciste. Par là c’est toute l’affirmation de la pureté de l’essence nationale, du sol et du sang qui s’écroule.


*


Un des premiers textes critiques dits de gauche de Blanchot, c’est le compte rendu du roman d’André Malraux, L’espoir, de 1946. Il s’agit, on s’en souvient, du récit de l’échec des républicains devant les forces fascistes de Franco, en Espagne. Dans le contexte de cette défaite, comment expliquer le sens du mot « espoir » ? Comment peut-on encore avoir de l’espoir quand l’histoire semble indiquer avec sûreté que la bataille a été définitivement perdue? Dans le contexte du roman, l’espoir est un autre mot pour la Révolution, c’est-à-dire, dit Blanchot, citant Malraux, l’Apocalypse (avec un grand « A »). La Révolution (elle aussi avec un grande « R ») dont il s’agit ici n’est plus la révolution spirituelle du jeune Blanchot, mais la Révolution communiste. L’espoir est dans une grande mesure un Bildungsroman de l’apprentissage communiste de Manuel. La mise en pratique de la révolution consiste dans l’exercice ou l’organisation de l’Apocalypse. L’insurrection révolutionnaire est l’enthousiasme collectif, « l’émotion fondamentale liée à son existence en commun », où le peuple se sent exister.30 Mais ensuite il faut mettre en place ce mouvement, c’est-à-dire il faut à proprement parler réaliser l’Apocalypse. Ce qui est l’affaire de la discipline et de la technique. Le résultat, c’est qu’on perd l’espoir, que l’espoir devenu quelque chose de réalisable met fin à l’Apocalypse, et que la Révolution est finie. Mais c’est par là que Blanchot commence son article, « d’aucune manière, la révolution ne peut être vaincue». La révolution n’est pas l’aboutissement, elle ne connaît pas de repos, elle est mouvement, « révolution permanente ».31 Accomplir la révolution serait « dépasser les limites », « nier les obstacles » et une fois pour toutes nous « libérer de notre condition finie ». Mais « c’est le pouvoir de choisir le destin qui est infini : les possibilités de choisir ont leur conditions, le choix lui-même n’en a pas ». La révolution inconditionnelle, au-delà de ses conditions de réalisation matérielle, est le fait de pouvoir encore choisir, de choisir jusqu’au choix lui-même. La révolution ainsi comprise comme « processus constituant », acte politique créateur, nous dit Étienne Balibar, est cela même qui deviendra chez Blanchot par la suite la pensée de l’insoumission.32 Elle a un nom, dit Blanchot, « liberté », un concept qui faisait entièrement défaut dans les textes de droite du jeune Blanchot.

Voilà en toutes lettres formulée cette nouvelle théologie dont parle Bataille, à l’usage d’un radical renouveau de la pensée politique. Une théologie sans objet, sans Dieu, une politique de l’il y a, de la communication, comme on pourrait parler d’une révolution sans objet, d’une politique sans sujet, sans substance, sans identité.





1 Texte présenté au Colloque Blanchot et la philosophie, à l’Instituto de Humanidades, Université Diego Portales, Chili, organisé par Aïcha Liviana Messina, au 7, 8 octobre 2015. À elle tous mes remerciements.

2 Blanchot, Maurice. La part du feu. Paris: Gallimard, 1949, p. 320.

3 La phrase de Bataille: “L’amour même de la vie et du destin veut qu’il commette tout, d’abord et lui-même le crime d’autorité qu’il expiera”, repérée par Michel Surya. Georges Bataille, la mort à l’œuvre.Paris: Gallimard, 1992, p. 387. Voir aussi, Bident, Christophe, Maurice Blanchot, partenaire invisible. Essai biographique. Paris: Champ Vallon, 1998, p. 177.

4 Ibid., p. 291.

5 Libertson, Joseph. Proximity. Levinas, Blanchot, Bataille and communication. The Hague/Boston/London: Martinus Nijhoff Publishers, 1982, p. 3.

6 Cohen-Levinas, Danielle. “Entre eux, Maurice Blanchot et Emmanuel Levinas... Là où ils sont, se rendre à l’impossible.”

Texte publié en 2008 dans le collectif de la décade de Cerisy consacré à Maurice Blanchot en juillet 2007 (manuscrit).

7 Blanchot, Maurice. “La France, nation à venir”. (Combat, n° 19, novembre 1937, p. 131-132. Apud. Blanchot. Cahiers de l’Herne. (Hoppenot, Éric et Rabaté, Dominique, ed.) Paris: Éditions de l’Herne, 2014, p. 63.

8 Bident, Christophe. Maurice Blanchot, partenaire invisible, loc.cit., p. 59.

9 Levinas, Emmanuel. De l’existence à l’existant. Paris: Vrin, 1978, p. 98.

10 Ibid., p. 95.

11 Ibid., p. 25, 26.

12 Blanchot, Maurice. Thomas l’obscur. Première version, 1941. Roman. Paris: Gallimard, 2005, p. 33.

13 Levinas, Emmanuel. De l’existence à l’existant, loc.cit., p. 94, 95.

14 Surya, Michel. Georges Bataille, la mort à l’œuvre, loc.cit., p. 381.

15 Bataille, Georges. Œuvres complètes, VI, Annexes, “Le Collège socratique”, p. 279, apud Surya, Michel. Georges Bataille, la mort à l’œuvre, loc.cit., p. 386.

16 Bataille, Georges. L’expérience intérieure. Paris: Gallimard, coll. Tel, 1954, p. 22.

17 Écrits de Laure. Texte établit par J. Peignot et le collectif Change. Paris: Éditions Pauvert, 1977, 1979, p. 130.

18 Nancy, Jean-Luc. La communauté désœuvrée. Paris: Christian Bourgois éditeur, [1986] 2004, p. 42.

19 Ibid., p. 41.

20 Je reprends ici un passage de la biographie de Georges Bataille, de Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, loc.cit., p. 383.

21 Blanchot, Maurice. La communauté inavouable. Paris: Editions Minuit, 1983, p. 46.

22 Ibidem.

23 Levinas, Emmanuel. Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Paris: Livre de Poche, [1971], p. 195

24 Ibid., p. 322.

25 Levinas, Emmanuel. De l’existence à l’Existant, loc.cit. p. 99.

26 Ibidem.

27 Bataille, Georges. L’expérience intérieure, loc.cit., p. 111.

28 Ibid., p. 120.

29 Blanchot, Maurice. Thomas l’obscur. Première version, 1941. Roman, loc.cit.

30 Blanchot, Maurice. “L’espoir d’André Malraux”. La condition critique. Articles 1945-1998. Paris: Gallimard, 2010, 47.

31 Ibid., p. 46.

32 Balibar, Étinne. “Blanchot, l’insoumis”. Blanchot dans son siècle. Colloque Cerisy. Lyon: Sens public, 2009, p. 309.

Dernière mise à jour ( Thursday, 05 January 2017 )
Suivant >



Menu Principal
Accueil
Articles
Association
Bibliographie
Bibliographie critique
Biographie
Colloques
Correspondances
Historique
Presse
Liens
Crédits et contact

Visiteurs en ligne
We have 41 guests online


            Recherche