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Nouvelle page 2

Alain Hobé, Étoiles ennemies,
L'Arachnoïde, 140 p.
Un
homme, une femme, la nuit. Il la quitte sans plus ni moins de raison qu'il n'en
faut pour disparaitre. Il part et pourtant ne part pas. Sur le point de se
perdre alors qu'à peine la porte se referme, il est dans ses atermoients porté
à la stupeur. Il ne lui reste dans la nuit que la recherche entêtée d'un
dénouement.
Le récit délité d'un départ pour rien, celui d'un individu au prise avec un
monde sans conquête à venir.
Nouvelle page 2
Dans "
Étoiles ennemies ", premier livre très épuré, Alain Hobé projette le lecteur au
coeur de l'abîme impersonnel et statique d'une séparation amoureuse.
Tout commence de façon syncopée
et minimale avec un énoncé-couperet dont l'apparente clôture du sens déconcerte,
voire interdit : " Nous ne sommes pas au monde. " Ce trognon de parole
recense le défaut d'un être au monde, à l'Autre, qu'un impossible à dire
condamne au silence vespéral. Puis le récit bascule sans coup férir du " nous "
vers un " il " abscons car inassignable. Cet " il " n'est autre qu'un homme à
l'identité non définie, mortifié par la honte, qui fuit l'espace par trop
confiné et dilatoire de l'étreinte corporelle. Hors le monde et le temps, il
sombre dans l'après-coup vertigineux de la séparation, en laissant brusquement
celle qu'il aime " nue d'une nudité d'habit qu'aucun corps n'occupe plus. "
Étoiles ennemies d'Alain Hobé (faisant suite à la publication de courts
textes dans les revues Lignes et Moriturus) est une
première oeuvre résolument marginale et sibylline. Tant par la dimension
ouvertement allusive de son contenu que par la sobriété de son écriture déliée,
neutre et lancinante. C'est un récit qui offre un découpage narratif quasi
cinématographique. Une interminable séquence construite autour de l'obsédante
réitération de deux plans qui ne peuvent pas se confondre et se clore. Deux
plans discords mettant en scène, d'un côté, le corps d'une femme tapie dans
l'obscurité d'une chambre désertée ; de l'autre, le désoeuvrement d'un homme
saisi dans le mouvement précipité d'un impossible départ. Ainsi, l'écheveau
narratif pérennise la précipitation infernale et crispée d'un homme suspendu qui
" ne part pas, ou part de tout son entêtement autant que sont toujours
parties les pierres. De leur obstination de pierres, de pierres folles dans leur
ruine immobile. "
Des bruits assourdissants, le claquement d'une porte, des froissements d'ailes
ou le râle de la mer, accompagnent l'arrachement convulsif au corps de l'Autre
de la jouissance. Comme si le vide de l'absence amplifiait ce chaos sonore pour
conjurer l'intenable d'une parole sursitaire ou d'un cri réprimé. Un cri qui
" ne passe pas l'espace de sa gorge malgré sa bouche ouverte. " Tronc "
raidi dans un catimini d'errance ", l'homme fragile et nu, " dont le sexe
offre à voir la pâleur de sa chair ", hésite encore à se retourner sur la
voix plaintive et pétrifiante de l'aimée, à revenir au lieu même où les amants
" ne veulent rien entendre et luttent dans la nuit jusqu'à la délivrance dans
la fatigue et l'hébétude ". Proie arpentant l'exiguïté d'une cour
enténébrée, il est un corps chu qui, progressivement, se disloque et s'invagine.
Mort-né s'agrégeant à la " nuit qui désormais n'est plus la sienne lorsqu'il
s'enfonce dans ce qui lui paraît être la nuit de leur séparation, la nuit de la
mort qu'ils sont l'un pour l'autre. "
Au moyen d'un phrasé lapidaire et dépouillé qui n'est pas sans rappeler
l'esthétique de Maurice Blanchot, Alain Hobé provoque une inquiétante étrangeté
qui, loin de rebuter, ravit. D'une certaine manière, Étoiles ennemies
figure et accomplit le geste de cet éternel recommencement séparateur qu'est
l'écriture, tout en évoquant de façon oblique les malheurs inhérents aux
velléités orphiques. " Elle " est une Eurydice sacrifiée que la morsure béante
du sexe neutralise et que le verbe poétique absentera. Plus qu'Orphée, l'homme
est d'abord ce " suborneur en fuite " qui, pareil à la silhouette du
Cri d'Edward Munch, est dans l'en deçà du dicible. Puis il se transforme en
" corps aveugle " et impersonnel qui se scinde en deux pour que,
peut-être, puissent éclore ces mots qui " restent en lui, dans la lie des
aveux refoulés ". Et pour que se profile, au-delà de la perte et du cri, la
promesse d'un chant, le livre à venir.
Jérôme Goude - Le Matricule des anges
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